Wanted Dead or Alive.

1964. New York. Exposition Universelle. Pour cet événement, Philip Johnson, l’architecte du pavillon de New York, demande à dix artistes de réaliser chacun une œuvre murale : Peter Agostini, John Chamberlain, Robert Indiana, Ellsworth Kelly, Roy Lichtenstein, Alexander Lieberman, Robert Mallary, Robert Rauschenberg, James Rosenquist et Andy Warhol. Accrochée à la façade du pavillon, ces œuvres doivent exprimer la nouvelle tendance pop, et une certaine désinvolture de l’art américain des années 60.

Pour son panneau Thirteen Most Wanted Men, Warhol utilise les photographies des treize criminels les plus recherchés par la police de New York en 1962. L’idée viendrait en fait du peintre Wynn Chamberlain ; lors d’un repas où Warhol expliquait qu’il ne savait pas quoi faire pour ce pavillon, Chamberlain lui aurait suggéré d’utiliser les photos de ces criminels, ajoutant qu’un copain policier pourrait lui fournir le livret avec toutes les images nécessaires…

Comme l’a écrit l’historien de l’art Thomas Crow, c’est l’époque où Warhol s’intéresse à des sujets tragiques, à ce qu’on pourrait nommer une « peinture noire ». Il représente la chaise électrique, des accidents de voiture et des portraits de vedettes ayant souffert (Marilyn, Jackie Kennedy). Il voulait d’ailleurs regrouper toutes ses œuvres dans une exposition intitulée Death in America.

Depuis quelques années déjà, Warhol applique son célèbre aphorisme « I want to be a machine » en utilisant des procédés de reproduction mécanique (pochoirs, tampons en caoutchouc, sérigraphie) afin de réaliser des œuvres assimilables à des travaux commerciaux. La facture de ses travaux scandalise le monde de l’art qui désavoue encore les rapprochements entre culture savante et culture de masse. Le projet de Warhol « d’être un bon industriel d’art ou un bon artiste industriel » est incompatible avec l’idéalisme des peintres expressionnistes abstraits qui dominent alors la scène artistique new-yorkaise.

Thirteen Most Wanted Men choque. Certains dirent que le gouverneur Nelson Rockefeller, qui brigue alors la présidence républicaine, exigea le retrait de cette œuvre au prétexte que sept des treize criminels étaient Italiens et qu’il ne voulait pas prendre le risque de choquer ses électeurs de la même origine. Pour d’autres, ce serait plutôt Robert Moses, président de l’exposition universelle, qui exigea que cette œuvre disparaisse.

Quoi qu’il en soit, vingt-quatre heures ont été données à Warhol pour retirer le panneau délictueux. L’artiste proposa alors un deuxième projet : remplacer ses portraits de fugitifs par 25 portraits identiques du controversé directeur, Robert Moses, mais Johnson lui refusa. Warhol décida donc de recouvrir son œuvre d’une couche de peinture d’aluminium, laissant ainsi au monochrome argenté le soin d’énoncer l’acte de censure.

Dans son autobiographie, l’artiste affirma que sa murale avait été recouverte « pour une quelconque raison politique (qu’il n’a) jamais comprise ». Peut-être pour éviter le scandale et certainement pour sauver les apparences (les Etats-Unis, terre de liberté censurant un artiste, cela pouvait donner une mauvaise image du pays), Johnson (qui lui-même s’était fait l’avocat de la cause nazie dès les années 1930) annonça que c’était Warhol lui-même qui, n’étant pas content du résultat, avait fait repeindre son œuvre !

Finalement, Warhol a repris les treize panneaux originaux de la murale afin de créer treize tableaux distincts, présentés à la galerie Ileana Sonnabend, à Paris en 1967. Cette série d’œuvres n’a été montrée à New York qu’en 1988, un an après la mort de Warhol.

Après cet incident, Warhol n’a jamais refait d’œuvre d’art publique.

« On n’imagine pas combien de gens accrochent un tableau de la chaise électrique dans leur salon – surtout si les couleurs du tableau vont bien avec celles des rideaux. » Andy Warhol (1928-1987)