Un nouvel an pas si brillant.

1er janvier 2014. Vienne. Sous la direction de Daniel Barenboïm, l’orchestre philharmonique de Vienne interprète les valses et opérettes de la famille Strauss.

10 mars 2014. L’orchestre philharmonique de Vienne annonce avoir retrouvé les ayants droit d’un tableau de Paul Signac intitulé Port-en-Bessin qui avait été spolié par les nazis. Clemens Hellsberg, violoniste et président du philarmonique depuis 1997, est à l’origine de cette découverte.

Début des années 1980. Hellsberg retrouve une lettre de Roman Loos, un commandant de l’armée allemande, qui indiquait que l’œuvre de Signac avait été offerte en 1940 à l’orchestre philharmonique de Vienne, en remerciement pour avoir donné trois représentations en France en l’honneur de l’armée allemande.

1987. Hellsberg sollicite l’aide d’un cabinet d’avocats. Les recherches sur la provenance de l’œuvre et ses éventuels ayants droit débutent immédiatement mais n’aboutissent qu’en 2013 !

Revenons aux origines du tableau. Lorsque l’on demande, dans une interview au Petit Parisien en avril 1935, à Paul Signac « Qu’est-ce qui vous a poussé à faire de la peinture ? » il répond « C’est Monet (…) ». Monet qui, poursuit-il, détermine sa vocation de peintre en 1880 où il découvre ses paysages de bord de Seine. Signac se met alors à peindre dans la mouvance impressionniste ; il brosse des vues de Paris et d’Asnières, et s’évade de temps à autre en Bretagne et en Normandie.

Et c’est à Port-en-Bessin que Signac peint ses premières marines. Il y séjourne pendant trois été consécutifs : en 1882 et 1883, il y réalise des séries d’études et en 1884, il y peint seize toiles. Il revient à Port-en-Bessin en avril 1899 et en juin 1930 dans le cadre de son tour des ports de France.

Réalisé en 1883, le tableau de Signac Port-en-Bessin appartient à Marcel Koch, directeur de l’Institut d’études européennes à Moutaine-Aresches (Jura), membre de la résistance, qui s’envole pour l’Algérie en 1940. Revenu en France en 1944, il dépose une réclamation auprès du bureau central des restitutions qui publie, entre 1947 et 1949, une liste de tous les biens spoliés pendant la guerre. En 1999, Marcel Koch décède sans héritiers directs.

Jusqu’en 1995 l’Autriche, qui se considérait uniquement comme victime du nazisme en raison de l’annexion (« Anschluss ») au IIIe Reich en 1938, n’avait pas décidé, contrairement à l’Allemagne, d’indemnisations aux victimes des exactions ou des spoliations commises par les nazis. Un Fonds national autrichien a été créé en 1995, et depuis 2000, un « fonds de réconciliation » et un « fonds général d’indemnisation » ont été institués en Autriche pour indemniser d’une part les travailleurs forcés, d’autre part les juifs victimes de spoliations.

En mars 2013, une enquête a également révélé l’attachement des membres de l’orchestre philarmonique de Vienne à l’idéologie nazie : la moitié des musiciens de l’orchestre étaient membres du parti nazi en 1942. Treize musiciens d’origine juive ou liés à des Juifs avaient été renvoyés de l’orchestre. Six étaient morts dans les camps de concentration. Mais la révélation la plus spectaculaire concerne le trompettiste Helmut Wobisch, membre dès 1933 du parti nazi. Après avoir été exclu en 1945, cet ex-nazi collaborateur de la Gestapo et membre de la SS, a été réintégré en 1951, et nommé au poste de directeur de l’institution entre 1954 et 1968.

Après avoir épluché les registres, Olivier Rathkolb, qui a coordonné cette enquête, regrette que le concert du nouvel an, qui fait la renommée internationale de l’ensemble viennois, ait été présenté jusque-là comme un hommage à la musique populaire autrichienne. Alors que dans les faits la première édition, en 1937, a été conçue dès l’origine pour célébrer l’union politique, donc idéologique, avec le IIIe Reich.

Pour le député autrichien Harald Walser, qui milite de longue date pour une plus grande transparence sur l’histoire de l’orchestre, la philharmonie de Vienne devrait permettre à des historiens du monde entier de se pencher sur son comportement durant la période nazie. « Plus l’on creuse dans le passé de la philharmonie de Vienne, plus l’on découvre des cadavres dans la fosse d’orchestre », a-t-il estimé.

« Le rôle social du peintre ? Montrer la beauté du monde pour inciter les hommes a le protéger et éviter qu’il ne se défasse. » Martial Raysse