Un amour ineffaçable.

1855. Gustave Courbet présente au public le portrait le plus mégalomaniaque qui soit. Il mesure 22m2. L’artiste s’y montre en train de peindre dans son atelier. L’œuvre a pour titre L’Atelier du peintre, allégorie réelle déterminant une phase de sept années de ma vie artistique et morale. L’artiste dispose des choses et des personnes qui n’acquièrent leur sens que grâce à lui. « C’est le monde qui vient se faire peindre chez moi » explique Courbet.

D’un côté, se sont les amis, que Courbet décrit sans gêne comme « les gens qui me servent, me soutiennent dans mes idées, qui participent à mon action ». De l’autre, se trouve des êtres et des objets à la symbolique obscure, des malheureux, des exploiteurs. L’artiste est le centre omnipotent et l’arrangement de la toile évoque assez celui des jugements derniers.

A l’extrême droite se trouve Baudelaire, proche du peintre, appuyé au rebord d’une table, un livre ouvert sur les genoux. Plus à gauche, on voit un couple de bourgeois. Entre les deux, apparaît manifestement l’ombre d’un personnage qui semble avoir été effacé sous une couche de peinture. Mais qui est ce personnage ? Pourquoi a-t-il été supprimé du tableau ? De qui vient cette initiative ?

Un jour, alors que Courbet expose son tableau, Baudelaire lui demande un service particulier. Alors que Courbet l’avait représenté accompagné de Jeanne Duval, sa maîtresse, l’écrivain le prie de la faire disparaître du tableau. Est-ce la conséquence d’une des nombreuses ruptures entre le poète et sa muse ? Ou bien une réticence à exposer ainsi sa Vénus noire déjà très critiquée à cause de sa peau foncée ?

1842. Baudelaire fait la connaissance de Jeanne. Les informations sont lacunaires sur cette dernière, parfois aussi appelée Jeanne Lemer ou Jeanne Prosper. Elle serait née vers 1820, probablement à Haiti, mais rien ne le confirme. Vers 1838, comédienne, elle interprète des petits rôles dans un théâtre. Mais il semble que ses ambitions théâtrales se soient arrêtées là.

Jeanne était la figure de la lorette, nom donné à « certaines femmes de plaisir, qui tiennent le milieu entre la grisette et la femme entretenue, n’ayant pas un état comme la grisette, et n’étant pas attachées à un homme comme la femme entretenue » (Littré). Baudelaire ne se faisait guère d’illusion sur la profession de sa maîtresse. Dans ses Mémoires, Nadar raconte que Baudelaire était, chez Jeanne, le « Monsieur de deux heures à quatre heures ». Ce qui est sûr, c’est qu’elle inspira à Baudelaire des poèmes : Parfum exotique, Le serpent qui danse, La chevelure

Les contemporains de Baudelaire n’ont guère été tendres avec Jeanne : racisme, préjugés et misogynie y sont pour beaucoup. « Moralement, elle était ignoble. Nous ne parlons pas de la facilité de ses mœurs, naturelle à sa race, mais de sa sécheresse de cœur, de sa méchanceté calculée qui, par éclairs, l’égalait aux coquettes de nos climats. (…) Elle-même, d’ailleurs, se flétrit vite comme les créoles, et tomba de plus en plus bas. Couverte de haillons – ses fugues étaient nombreuses, et elle s’y ruinait, dégradée par l’alcoolisme, (Baudelaire n’osait plus la montrer) presque aveugle, fuyant la maison de santé où son ancien amant, par bonté d’âme l’avait fait entrer, elle ne tarda pas, lui mort, à terminer ses jours, dans la crapule, on ne sait où. Et c’est de ce vil animal que fut pétri le géni du poète. » (Pierre Flottes – Baudelaire, l’homme et le poète. 1922)

Si l’on en juge d’après les lettres de Baudelaire – qui parle parfois de se tuer pour elle – on peut imaginer une grande histoire d’amour avec de nombreuses ruptures et retrouvailles. Et quelle que soit l’influence que la Vénus noire a eu sur le poète, il ne l’abandonna jamais ; en 1859, Jeanne tombe malade et restera frappée d’hémiplégie, Baudelaire la fait hospitaliser et règle les factures. Cette liaison va durer au moins 20 ans, jusqu’en 1862 où, suite à une querelle plus violente que les autres, Jeanne met Baudelaire à la porte.

Toujours est-il que pour faire plaisir au poète, Courbet accède à sa requête : il passe sur la jeune femme une couche de peinture reprenant la couleur du fond du tableau. Aujourd’hui, le temps ayant agi sur les pigments, la silhouette de Jeanne réapparaît. Si l’on observe attentivement le tableau (voir la photo), il est possible d’apercevoir l’ombre d’un personnage, présence fugitive penchée vers le poète qu’elle semble veiller avec amour.

« Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe,

Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !

Si ton œil, ton souris, ton pied, m’ouvrent la porte

D’un infini que j’aime et n’ai jamais connu ? »

Charles Baudelaire, extrait de Hymne à la beauté, Les Fleurs du mal.