Tout beau, tout propre.

21 octobre 2011. Allemagne. Dortmund, musée Ostwall. Panique au musée : une installation de Martin Kippenberger a été endommagée par une femme de ménage qui pensait faire son travail ! La sculpture, Wenn’s anfängt durch die Decke zu tropfen (Quand des gouttes d’eau commencent à tomber du plafond) est une sorte de colonne en planchettes de bois surplombant une bassine en caoutchouc. Dans cette bassine, l’artiste avait projeté une couche de peinture censée représenter de l’eau de pluie séchée, ce que la femme de ménage a pris pour de la saleté. « L’artiste pensait que c’était de l’art, écrit le quotidien anglais The Guardian, la femme de ménage y a vu un défi et a entrepris de rendre au baquet sa propreté originelle. »

La femme de ménage a donc soigneusement récuré la bassine et rincé l’éponge à l’eau pleine des pigments et autres composants. Probablement l’eau la plus chère jamais jetée dans les canalisations de Dortmund ! « Il est maintenant impossible de lui rendre son aspect original », a précisé le musée, ajoutant que l’œuvre lui avait été prêtée par un collectionneur privé et que ses assureurs l’évaluaient à 800 000 euros. La femme de ménage était employée par une compagnie de sous-traitance et le musée a dit ignorer si elle avait eu connaissance d’une règle imposant au personnel de se tenir toujours à plus de 20 cm de distance des œuvres.

Martin Kippenberger, artiste allemand, était célébré par la critique mais peu connu du grand public jusqu’à sa mort, en 1997, à 44 ans d’un cancer du foie. Et seul l’artiste aurait pu reconstituer sa patine. Il était peintre, dessinateur, sculpteur, graveur, écrivain, poète, photographe, musicien, organisateur d’expositions et collectionneur d’art contemporain. Kippenberger, artiste nomade, irrévérencieux, a aussi été un grand questionneur. Il voyait l’art dans un contexte social ; il utilisait souvent des objets du quotidien… d’où la bassine. Il a été à l’origine de bien des recherches entreprises par la génération suivante, et pas seulement en Allemagne.

Mais il n’est pas le seul artiste à avoir subi ce genre de destruction involontaire : en 1978, lors de la Biennale de Venise, un peintre en bâtiment avait repeint ce qu’il pensait être une simple porte – qui se trouvait être une œuvre de Marcel Duchamp. En 1986, une employée de ménage d’un musée de Düsseldorf avait nettoyé une œuvre de Joseph Beuys, Coin gras, représentant une motte de beurre suintante. En 2001, une installation de Damien Hirst à la Eyestorm Gallery de Londres, constituée d’une collection de bouteilles de bière, de tasses à café et de cendrier plein de mégots avait été malencontreusement jetée. En 2014, en Italie, une femme de ménage a jeté à la poubelle deux œuvres de l’artiste Paul Branca, en croyant que les installations n’étaient que des tas d’ordures. Au micro de la Repubblica, elle a déclaré : « Je suis allée ouvrir la salle, j’ai vu tout ce foutoir par terre, les cartons, les bouteilles de verre au-dessus de ses cartons, un vrai bordel. Alors j’ai pris les cartons, les bouteilles, j’ai tout mis dehors ». Avant de poursuivre : « Comment j’aurais pu savoir ? Est-ce que je culpabilise ? Non, j’ai simplement fait mon travail. Mais est-ce que je suis triste ? Triste oui. »

« Même la bêtise peut devenir de l’art » Martin Kippenberger.