Qui a dit qu’il n’y avait rien à voir ?

A première vue, ce tableau de Samuel van Hoogstraten surprend par l’absence de sujet. Nous nous trouvons dans un paisible intérieur hollandais ; ce qui en fait sa singularité, c’est l’absence de personnages. Ce sentiment de vide est renforcé par la grande profondeur du champ : une enfilade de pièces. Mais ce tableau est-il simplement un bel effet de perspective ou le peintre a-t-il dissimulé des indices afin de guider le regard du spectateur ?

Cette perspective est formée par la succession de trois seuils de portes, ouvertes, qui délimitent deux pièces séparées par un couloir. Tout semble paisible. Notre œil, conduit par les obliques des différents sols carrelés et ces portes en enfilade, est happé vers le fond du tableau. Cette profondeur de vision que le peintre nous offre se heurte à l’apparente vacuité d’un intérieur où la présence humaine nous est simplement suggérée par quelques objets domestiques épars.

Du premier à l’arrière plan, sont représentés un balai, des pantoufles, des clés, une bougie, un tableau. Hoogstraten n’a pas disposé les objets au hasard dans ce calme intérieur bourgeois. La plupart possèdent une connotation symbolique évidente à l’époque. On ne voit pas tout de suite les pantoufles. Le balai est posé le long du mur de gauche, le torchon pendu à ses côtés tombe impeccablement droit, les carreaux du sol brillent comme s’ils venaient d’être nettoyés et la lumière vive entrant par la droite révèle une belle journée ensoleillée. Au XVIIe siècle, lorsque des peintres tels que Johannes Vermeer ou Peter de Hooch représentaient des intérieurs, ils faisaient figurer des anonymes saisis dans leur vie quotidienne : une laitière, un astronome, une musicienne. Or ici, il n’y a personne.

Mais regardons de plus près. Le lourd tissu jaune recouvrant la table montre un pli qui prouve qu’il a été récemment effleuré. La bougie de travers dans le chandelier a sans doute été éteinte à la hâte. Le livre refermé a été maladroitement déposé sur le coin de la table. Des clefs ont été abandonnées dans la serrure. Et ces pantoufles qui encombrent le passage, elles semblent avoir été ôtées hâtivement : à l’époque, cet abandon est signe de mauvaise vie. Autant de signes de la présence d’une femme… Mais où est-elle passée ? Quel motif l’a incitée à cesser si brusquement ses activités ? La réponse est dans le tableau accroché sur le mur du fond : une Admonestation paternelle de Casper Netscher (1655) dénonçant l’amour vénal et les plaisirs de la chair…

Ce tableau dans le tableau représenterait la rencontre entre une jeune femme et un homme par l’intermédiaire d’une entremetteuse. Un indice qui laisse penser que la maîtresse de maison est avec un amant ! Ainsi tout le génie de Hoogstraten est dans cette dénonciation d’une scène galante, habilement suggérée mais qui nous reste invisible, cachée dans une alcôve au bout d’une enfilade de pièces.

Si ce petit conte moral (ou plutôt immoral) était déchiffrable pour les contemporains du peintre, il l’était beaucoup moins pour les générations suivantes. Au XIXe siècle, le tableau qui s’appelait Vue d’intérieur a été rebaptisé Les Pantoufles afin d’aiguiller l’œil du spectateur. Puis, on ajouta un petit chien et une fillette assise sur une chaise pour transformer l’œuvre en une scène de genre plus classique. Heureusement, tous ces surpeints ont pu être enlevés pour rendre au tableau son aspect énigmatique.

« C’est donc révéler la splendeur des tableaux que de les revêtir de l’une ou l’autre signification instructive. » Samuel van Hoogstraten (1627-1678) Introduction à la haute école de l’art de peinture, 1678.