Quel est mon plus beau profil !

1444. Italie, Urbino. Federico da Montefeltro est le premier duc d’Urbino. Il va régner pendant près de quarante ans. Mécène et collectionneur d’art, il fait du duché d’Urbino l’un des foyers les plus prestigieux de la Renaissance italienne.

1460. Le duc d’Urbino épouse Battista Sforza, fille du duc de Pesaro, ami et allié politique.

Vers 1465-1473. Il engage l’artiste Piero della Francesca pour rénover son palais. Il lui demande également de réaliser son portrait ainsi que celui de son épouse. Le peintre réalise alors un pendant, c’est à dire une composition comportant deux panneaux disposés l’un à côté de l’autre et destinés à toujours être montrés simultanément. Ces deux portraits, grandeur nature, sont très proches de la réalité, le souci du détail est très présent et peu flatteur.

Le duc et la duchesse sont représentés de profil et face à face. Normalement, le mari devrait être représenté à gauche du spectateur. Ici, c’est Battista qui est à gauche. Pourquoi?  Un hommage de Federico à sa femme ? Ce choix a surtout permis à Piero della Francesca de montrer le profil gauche du duc. Celui-ci est peint dans un habit rouge, une couleur de la noblesse, son profil est très marqué, avec menton saillant, nez crochu, verrues… Et pourtant, le peintre nous montre son meilleur profil ! Federico est un homme de guerre et il a souvent pris des coups. Et selon la légende, il se serait lui-même mutilé le haut de l’arrête nasale de manière à ce que son œil unique ait un meilleur champ de vision ! En fait, le duc était devenu borgne lors d’un tournoi lorsque la lance de l’un de ses adversaires lui avait crevé l’œil droit.

La duchesse n’est pas non plus représentée au maximum de sa beauté ; Battista est d’une pâleur presque inhumaine. Il faut dire que ce diptyque constitue sans doute un hommage posthume rendu par Federico à son épouse, disparue en 1472 en mettant au monde l’héritier tant attendu, Guidobaldo. Pour réaliser ce portrait, l’artiste a donc pris pour modèle un bas-relief exécuté un peu plus tôt.

Comment le duc a-t-il réagi à la vue de ce diptyque peu complaisant ? Etait-il furieux, a-t-il demandé des explications au peintre ? Pas du tout ! Et pourquoi ? Car le peintre a justement mis en valeur la noblesse du couple et la puissance du duc. A cette époque, dans l’art du portrait, la pose de profil fait référence aux médailles représentant les empereurs de l’antiquité romaine. Le profil d’aigle de Federico renvoie aux profils des Césars romains. On retrouve avec son épouse la même façon de découper le profil sur le fond. Les personnages, richement vêtus sont graves et sans expression. Le peintre use d’un grand-savoir faire pour le rendu des détails de la coiffure de Battista ; la coiffure est typique de l’Italie d’alors. Au sommet de son crâne se détache un « joyau de tête », sans doute en cristal de roche. Piero della Francesca était passé maître dans l’art de rendre la transparence.

A l’arrière-plan, un paysage est rendu avec la précision d’un miniaturiste, sans doute les terres appartenant au duc, dans un style proche de la peinture flamande. Une route sinueuse apparaît dans l’angle droit du panneau de Battista et se poursuit sur le panneau de Federico, elle longe le lac et rejoint le panneau de Battista.

Au verso, des portraits sont également peints et montrent des scènes où les souverains apparaissent sur des chars de procession, accompagnés d’anges et de saints avec de larges paysages en arrière-plan. C’est d’abord le triomphe du duc qui a pris place sur un char conduit par un Amour, et, devant le duc sont groupées des vertus cardinales. Au-dessus de sa tête, la Victoire tient une couronne de laurier. Puis le triomphe de Battista, elle aussi accompagnée de vertus. Son char est attelé de licornes, symbole de pureté.

« Quand mes amis sont borgnes, je les regarde de profil » Joseph Joubert.