Mode d’emploi.

1990. Musée des beaux-arts de Tourcoing. Croquis à la main, les étudiants des beaux-arts interprètent les notes qui y sont indiquées. Ils tracent, conformément au « mode d’emploi », une série de courbes graphiques à l’encre qu’ils appliquent par tamponnage créant un dessin potentiellement nomade, Wall Drawing 659 (Dessin mural 659), œuvre de l’artiste américain Sol LeWitt. Mais pourquoi Sol LeWitt ne réalise-t-il pas lui-même son œuvre conçue à la demande du MUba de Tourcoing ?

1955-1956. Marqué par son passage dans le cabinet de l’architecte I.M.Pei en tant que graphiste, Sol LeWitt a l’idée de développer une œuvre objective utilisant la ligne et les rapports géométriques, en relation avec les composantes de l’architecture. Identifié dans un premier temps à l’art minimal américain, LeWitt s’en détache rapidement pour favoriser une approche conceptuelle de la création artistique ; si le minimal art a réduit la forme des œuvres d’art à l’extrême, l’art conceptuel a franchi encore une étape supplémentaire et a placé l’importance de l’idée ou du concept sous-jacente des œuvres d’art au-dessus de la beauté ou de sa reproduction physique. Ce qui importe dans ces deux courants est le fait que l’artiste disparaît à l’arrière-plan, en tant que « fabricant » de l’art.

1968. New York. Paula Cooper Gallery. Sol LeWitt exécute son premier Wall Drawing ; dessiner directement sur le mur limite la durée de l’œuvre et permet à l’artiste d’atteindre son objectif d’obtenir une planéité et de rendre l’œuvre aussi bidimensionnelle que possible. LeWitt se rend rapidement compte qu’une équipe d’assistants pourrait exécuter l’œuvre aussi bien que lui. Il a alors la conviction que l’idée de son œuvre porte la valeur de l’œuvre elle-même. Suivant cette réflexion, il écrit dans Paragraphs on Conceptual Art: « Toutes les étapes intermédiaires – notes, esquisses, dessins, ébauches ratées, modèles, recherches, pensées, conversations – présentent un intérêt. Celles qui révèlent le processus mental de l’artiste sont parfois plus intéressantes que le produit final ». Pour lui l’idée et le concept priment sur l’œuvre d’art elle-même. Ainsi, il conçoit Wall Drawing 659, par un schéma où sont inscrits la composition, les formes, les couleurs… tous les aspects de son œuvre sont ainsi rassemblés sur ce croquis. Il laisse ensuite à ses assistants ou à d’autres artistes la liberté dans sa réalisation. Cette œuvre ne s’impose pas, elle intègre l’espace qui l’accueille ; la surface est traversée par une combinaison de courbes aux tons bleus, rouges,… réalisées avec des lavis d’encre superposés. Le mur visible (craquelures, fissures irrégularités), participe de l’œuvre, et entraîne avec lui le décor.

Cette œuvre pourrait tout aussi bien être effacée et ne plus exister que sous la forme d’un certificat délivré par l’artiste. Toujours dans Paragraphs on Conceptual Art, il précise « Utiliser une forme simple de façon répétée limite le champ de l’œuvre et concentre l’intensité, l’arrangement de la forme. Cet arrangement devient la finalité de l’œuvre tandis que la forme n’en est plus que l’outil. » Entre 1968 et 2007, Sol LeWitt a été l’auteur de plus de 1 200 Dessins Muraux.

Mais grâce au croquis, les dessins muraux peuvent être réalisés n’importe où. Ils sont reproductibles à l’infini. Les Wall Drawings illustrent la notion de transmission de l’artiste envers les générations lui succédant. Loin d’enfermer les œuvres dans le temps de leur conception, elle les perpétue et leur offre une vie sans cesse renouvelée. C’est là toute l’originalité de la démarche.

« Même un aveugle peut apprécier l’œuvre, il suffit de la lui décrire. » Sol LeWitt (1928-2007)