L’Eveillé

L’art bouddhique nait dans le sous-continent indien, probablement durant les siècles suivant la mort du Bouddha historique (VIe et Ve siècles av. notre ère). Il est représenté selon des codes précis et des caractéristiques propres. Il adopte différentes postures : l’assise en lotus (la méditation), allongé (le délassement royal) ou debout (dans une pose héroïque). Les mains décrivent une gestuelle précise nommée « mudra » : il y a le geste d’absence de crainte (une paume vers l’avant), la méditation (dos de la main vers le sol, le bout des doigts entrecroisé), l’enseignement (l’index et le pouce se rejoignent) ou la vénération (paume jointe).

Généralement grand, élancé, il a des traits réguliers, de longues mains, une protubérance crânienne et surtout des lobes d’oreilles démesurées. Pourquoi cette caractéristique ? Quand le prince Siddhârta décida de renoncer à sa vie princière, il abandonna ses riches vêtements, il coupa sa longue chevelure et se rasa le crâne, il retira également ses bracelets, bagues, colliers et boucles d’oreilles ; il était d’usage de porter de lourdes boucles d’oreilles dont le poids finissait par déformer progressivement le lobe des oreilles. Aucun emblème ne permettait donc plus d’identifier son rang, mais par cette déformation de ses lobes, tout un chacun pouvait encore deviner sa noble origine. Ses lobes allongés sont alors devenus le symbole du renoncement absolu. Ils symbolisent depuis que « tout homme, même le plus grand des rois, doit être humble s’il veut suivre le chemin qui mène à l’Eveil ». Cet « éveil » deviendra une religion ou philosophie : le bouddhisme.

Septembre 2014. Pays-Bas. Etonnante découverte au Centre Médical Meander de Amersfoort ! L’autopsie au scanner d’une statue bouddhique, datant des XI-XIIe siècles et exposé au Drents Museum aux Pays-Bas, a révélé sous la peinture dorée la présence des restes humains d’un moine. Il pourrait s’agir de la momie d’un célèbre maître bouddhiste chinois appelé Liuquan. Avec l’aide d’un endoscope, des échantillons ont été prélevés dans les cavités thoraciques et abdominales. Ils ont permis de découvrir quelque chose de surprenant : dans l’espace occupé jadis par les organes, les experts ont découvert des morceaux de papier recouverts de très anciens caractères chinois.

La présence de ce corps à l’intérieur de la statue atteste d’une pratique « d’auto-momification bouddhique » consistant, pour un religieux, à procéder à une sorte de suicide rituel par des jeûnes alimentaires intenses suivis pendant plusieurs années pour ne devenir quasiment que peau et os. Certains pensaient alors que la momification n’était pas synonyme de mort mais qu’elle représentait un état spirituel extrêmement élevé. Le maître bouddhiste ayant ainsi tenté de devenir un « Bouddha vivant ».

L’auto-momification est donc une forme de momification rituelle du corps impressionnante – puisque réalisée de son vivant – pratiquée (de façon très confidentielle) par quelques grands maîtres bouddhistes. Le premier cas signalé en Chine – dans La biographie des moines éminents – date de 459. Une cinquantaine de ces cas auraient été dénombrés entre le Ve et le Xe siècle. Ces comportements extrêmes ont été ensuite introduits au Japon dès le VIIIe-IXe siècle, avant de se propager au Tibet, Vietnam, Corée ou Thaïlande entre le XIIe et XVe siècle. Ils ont été totalement interdits au Japon à partir de 1872. En Chine, certaines de ces momies sont toujours visibles dans des sanctuaires.

Cette statue – et son corps momifié – est le seul cas connu à ce jour en occident. En 2005, des examens au scanner de statues bouddhiques coréennes (X – XIVe siècles), exécutés à Paris au musée Guimet, avaient révélé la présence de reliques (perles, tissus et graines) à l’intérieur de plusieurs Boddhisattva.

« Si l’homme a deux oreilles et une bouche, c’est pour écouter deux fois plus qu’il ne parle » Confucius.