La tête dans les étoiles.

17 novembre 2016. Russie. Base de Baïkonour. Thomas Pesquet décolle à bord d’un vaisseau Soyouz pour rejoindre la station spatiale internationale. Et aux soixante-deux expériences auxquelles il va devoir se livrer pour le compte de l’Agence spatiale européenne et du Centre national d’études spatiales, l’astronaute français ajoutera une autre mission inédite : la réalisation d’une œuvre d’art. Cette initiative est due au Laboratoire arts-sciences du CNES qui a recruté pour l’occasion l’artiste brésilien Eduardo Kac.

Depuis les années 80, cet artiste manipule les moyens de communication, l’internet et la biologie à des fins artistiques ; il se définit lui-même comme un artiste transgénique. À la lisière de plusieurs disciplines, son œuvre révèle au monde contemporain sa part d’imaginaire. Et sa part plus controversée, si l’on en juge par les polémiques suscitées par certaines de ses créations (créature ?)…

En effet, Kac réalise des œuvres d’art à base d’organismes génétiquement modifiés. Pour l’un de ses projets, il a fait intervenir une protéine GFP (protéine verte fluorescente), provenant de la méduse aequorea victoria. Ainsi, en 2000 naît GFP Bunny, un lapin albinos devenu vert fluorescent grâce à la fameuse protéine GFP.

Kac poursuit avec une « plantimal » (de « plante » et « animal ») nommée Edunia, (contraction entre le prénom de son créateur (Eduardo) et le genre de sa famille d’origine, le pétunia), fruit d’un croisement entre ADN humain, celui de l’artiste, et végétal. Il nous ouvre ainsi une porte sur le futur. Un avenir où cette fleur pourra se reproduire à l’infini, et survivre ou faire survivre son créateur puisque des graines sont disponibles. Vendues sous le nom d’Edunia Seeds Pack, ces semences font désormais partie de la collection du Weisman Art Museum à Minneapolis. Edunia peut être vu comme une œuvre d’art totale, dans la mesure où elle questionne le champ esthétique, religieux, scientifique, politique et bio-éthique.

Alors, en quoi consiste l’œuvre imaginée par Eduardo Kac et qui sera mise en œuvre par Thomas Pesquet ? Dans ce nouveau projet, c’est à cette folle idée de « conquête » spatiale que s’attaque l’artiste. Celle d’un nouveau territoire à marquer, nationaliser et pourquoi pas, un jour privatiser. Kac a une pratique poétique depuis des années, essayant de faire œuvre avec des mots que ce soit par le biais de néons, d’écritures numériques, d’hologrammes, et désormais il veut jouer avec l’apesanteur pour trouver une écriture spatiale.

« Écriture spatiale » me direz-vous ? Kac a tenté une explication : « La « poésie spatiale » est une poésie performative, puisque le corps du lecteur, alors en apesanteur, est engagé dans une expérience de lecture kinesthésique (où l’on est conscient de la position de son corps, comme de ses mouvements, dans l’espace). Les poètes spatiaux sont semblables aux œuvres d’arts visuels dans la mesure où ils ne sont pas destinés à être imprimés dans un recueil mais à flotter en apesanteur. »

Et là, vous me dites sur un ton dubitatif « Certes ! Mais encore… ». Concrètement, il suffit de découper la forme d’un M sur un papier A3, et un cylindre à placer au milieu du M. Cela formera un M avec un O que Kac appelle le M.O.I., télescope intérieur (voir photo). Cette œuvre se matérialisera donc par ces deux formes découpées qui, une fois lancées en apesanteur et d’une manière que seule permet l’absence de gravité, composeront les trois lettres du mot « moi ». C’est là tout l’enjeu. Puisqu’une fois en apesanteur le MOI flottant va dessiner des trajectoires imprévues, à découvrir selon son point de vue. « MOI » : c’est par ce mot que l’art s’invite dans l’espace. Thomas Pesquet, qui va fabriquer ce MOI, en sera le premier performeur et le premier spectateur. Il pourra par exemple voir la forme stylisée d’un être humain avec le cordon ombilical coupé comme l’a dessiné Kac sur l’un de ses croquis.

Afin de partager avec le grand public cette expérience et les questions qu’elle soulève, un film documentaire sera réalisé et présenté pour la première fois lors du festival Sidération au siège du CNES en mars 2017 car l’œuvre s’accomplira véritablement devant les caméras qui enregistreront les images de ces papiers flottants.

Alors, levez les yeux vers le ciel ! Et ceux qui comme moi ont souvent la tête dans les nuages ou dans la lune vivront peut-être, le temps d’un instant fugace, le bonheur d’apercevoir lors d’une promenade céleste, au loin (très, très loin), le premier poème en apesanteur.

« Choisissez une étoile, ne la quittez pas des yeux. Elle vous fera avancer loin, sans fatigue et sans peine. » Alexandra David-Néel (1868-1969)