La séparation.

1834. Paris. 15, quai Voltaire. Dans son atelier, Eugène Delacroix fait de George Sand, juste après sa rupture avec Alfred de Musset, un portrait en costume d’homme pour la Revue des Deux Mondes à laquelle elle collabore. Une amitié naît entre eux. A cette époque, Delacroix connaît déjà Frédéric Chopin, mais ils se lieront davantage pendant la liaison du compositeur et de l’écrivain.

Famille, amis, amours, visites parisiennes du Salon, des musées, pratique personnelle du dessin, on rencontre sans cesse les arts et la question de l’art dans la vie et dans les œuvres de George Sand. Pendant quasiment toute son existence elle a aimé s’entourer d’artistes. Sa maison de Nohant a été pendant plusieurs années un lieu où l’émulation artistique était à son comble ; peintres, dessinateurs, musiciens, photographes, et autres artistes, y étaient invités ou y ont vécue.

Parmi eux, Delacroix venait régulièrement dans un atelier qui lui était réservé. Chopin, qui adorait Delacroix, se gardait bien de parler de sa peinture, à laquelle il ne comprenait rien. « Chopin et Delacroix s’aiment, on peut dire tendrement, écrit George Sand. Ils ont de grands rapports de caractère et les mêmes grandes qualités de cœur et d’esprit. Mais, en fait d’art, Delacroix comprend Chopin et l’adore ; Chopin ne comprend pas Delacroix. Il estime, chérit, et respecte l’homme ; il déteste le peintre. Delacroix, plus variés dans ses facultés, apprécie la musique et il la sait et il la comprend ; il a le goût sûr et exquis. Il ne se lasse pas d’écouter Chopin ; il le savoure, il le sait par cœur. Cette adoration, Chopin l’accepte et il en est touché, mais quand il regarde un tableau de son ami, il souffre et ne peut trouver un mot à lui dire. Il est musicien, rien que musicien. Il a infiniment d’esprit, de finesse et de malice, mais il ne peut rien comprendre à la peinture et à la statuaire. Michel-Ange lui fait peur, Rubens l’horripile. Tout ce qui lui paraît excentrique le scandalise. Il s’enferme dans tout ce qu’il a de plus étroit dans le convenu. Etrange anomalie ! Son génie est le plus original et le plus individuel qui existe. Mais il ne veut pas qu’on le lui dise. Il est vrai qu’en littérature, Delacroix a le goût de ce qu’il y a de plus classique et de plus formaliste. »

La romancière qui, elle, adorait à la fois l’homme Delacroix et sa peinture, évoque les deux dans ses écrits, mais avec prudence ; elle pensait que le discours était impuissant à traduire le langage de la peinture. En revanche, elle a souhaité témoigner de son amitié pour Delacroix mais sous la forme d’un récit dialogué : « J’ai passé la moitié de la journée avec Eugène Delacroix ; je voudrais me rappeler tout ce qu’il m’a dit. Je ne pourrai pas bien le transcrire ; il parle mieux que je n’écris. » Elle ne fera donc, dit-elle, que reproduire ses paroles. Dans un autre texte, elle insère dans le récit un article de lui qu’elle cite textuellement : le peintre seul est légitime à dire la peinture avec des mots.

Il est probable que si Delacroix n’avait pas aimé la musique comme il l’a aimée, il ne se serait pas lié avec Chopin. Le violon de Delacroix est pourtant moins connu que le violon d’Ingres : c’est cependant en jouant sur ce violon que l’artiste se délasse, en 1824, lorsqu’il peint Les Massacres de Scio. Et c’est encore la musique qui l’inspire, quand il exécute le dernier de ses grands ouvrages. Delacroix a, en effet, confié que l’Ange qui frappe Héliodore chassé du temple devait peut-être sa réussite particulière à l’état indéfinissable de pensée dans lequel il avait été plongé par des chants de l’orgue, jouant le Dies Irae, dans l’église Saint-Sulpice.

1838. Témoin de l’intimité de Sand et de Chopin, Delacroix décide de réunir leurs portraits dans un même tableau. Chopin fait alors monter son Pleyel dans l’atelier du peintre. Et parfois Delacroix travaille pendant que Chopin joue près de lui. Les dessins préparatoires indiquent une composition en largeur du double portrait avec un piano. Delacroix n’a pas seulement cherché à reproduire leurs traits ou leur personne, mais à représenter une action créatrice où le piano, la musique de Chopin, joue le premier rôle. À droite, le musicien assis de profil, improvise à son Pleyel, le visage pâle et tourmenté par l’inspiration ; Chopin regarde au loin, comme perdu dans son jeu. Il est ébauché par des coups de pinceau rapides, avec des tonalités brunes, monochromes. Le favori sur le côté droit rappelle les dandys romantiques parisiens. George Sand, les bras croisés sur la poitrine, se tient derrière lui.

Mais Chopin tombe malade puis accompagne Sand à Majorque. Delacroix suspend l’exécution de la toile et demande à son ami Pierret de faire enlever le piano. Delacroix garde la toile inachevée dans son atelier jusqu’à sa mort.

Ni Chopin, ni Sand, pas plus que Delacroix, ne mentionnent cette œuvre dans leurs écrits. Aujourd’hui il est impossible de voir ce tableau. Pourquoi ? Peu après la disparition de l’artiste, le tableau passe dans la collection Dutilleux. Le nouveau propriétaire décide de découper en deux la toile, séparant à jamais les amoureux. Il pensait sans doute que deux portraits seraient plus rentables qu’un seul.

Désormais, Chopin hante seul le musée du Louvre alors que George Sand s’est installée au musée de Copenhague.

« Ce qu’il y a de plus réel pour moi, ce sont les illusions que je crée avec ma peinture. Le reste est un sable mouvant. » Eugène Delacroix, Journal (1824).