La couleur, passionnément !

Fin XIXème et début XXème siècles. Un art de l’émotion et de la sensualité s’exprime dans tous les domaines, de l’architecture au mobilier, de la sculpture à la mode, de la calligraphie à la joaillerie. C’est l’époque de l’Art Nouveau qui se caractérise par des formes ondoyantes et enchevêtrées, des arabesques, et qui privilégie l’esthétique des courbes et des asymétrie. Certains peintres, architectes, décorateurs cherchent leur inspiration dans les traditions populaires, d’autres sont inspirés par l’Orient et l’art grec.

1909. Paris. Les ballets Russes, dirigés par Serge Diaghilev, triomphent et changent l’histoire du ballet. En effet, la Compagnie participe non seulement au renouvellement du ballet classique grâce aux chorégraphes, Vaslav Nijinsky, Leonid Massine, George Balanchine, etc., mais aussi, et surtout, aux importantes mutations que connaissent le décor et le costume de scène en ce début de XXe siècle. Une explosion de couleurs, un trait précis et sûr, et des inspirations très variées, caractérisent ces décors de scène et les personnages féériques et flamboyants créés pour les ballets russes par Léon Bakst, l’un des chefs de file de l’avant-garde des artistes russes.

Grand collectionneur d’art asiatique, Bakst fait d’innombrables références à l’Orient dans ses décors et costumes de ballets : Les Orientales, Schéhérazade, Cléopâtre… Certains, relevant plutôt, a priori, de la culture russe, révèlent en fait des influences orientales. Ainsi, L’Oiseau de feu s’inspire du Garuda hindouiste (monture du dieu Visnu et emblème du roi du Siam). Bakst puise également son inspiration dans les reportages publiés par L’Illustration : le décor de Schéhérazade emprunte certains de ses éléments à une gravure du palais de Téhéran. Le décor du Dieu bleu reprend une photographie d’un temple d’Angkor ; dans ce ballet, Nijinsky adopte d’ailleurs les attitudes du dieu Krisna jouant de la flûte. Bakst, « obsédé par la Grèce antique jusqu’au délire » selon Alexandre Benois (peintre russe), ne manque pas non plus de faire référence à l’Antiquité, notamment dans les décors et costumes pour Narcisse et Daphnis et Chloé. Au fil des représentations, ses créations ont su construire tout un univers onirique, teinté d’exotisme, et dominées par l’érotisme des corps.

Marcel Proust, dans une lettre au chef d’orchestre Reynaldo Hahn, écrit en 1911 : « Dites mille choses à Bakst que j’admire profondément, ne connaissant rien de plus beau que Shéhérazade ». Bakst qui aime passionnément la couleur joue avec elle ; il est désormais le « magicien des couleurs » (Gabriele d’Annunzio). Dans le décor de Shéhérazade, simplifié et ramené à quelques lignes, contrastent deux couleurs dominantes et complémentaires, le rouge et le vert. L’univers de ce ballet est saturé de bleus profonds, de vert émeraude, de pourpre, d’or et d’argent. Ses dons de coloriste et de graphiste ont révolutionné la décoration théâtrale.

Après les premières de ses spectacles, Léon Bakst écrit à son épouse : « Désormais tout Paris s’habille à la Russe… » ou encore « Maintenant tout Paris est fou d’orientalisme… ». La sensualité de ses costumes orientaux, la richesse de leurs broderies, séduisent les parisiennes et tout naturellement, le costumier de théâtre devient dessinateur de mode et, des journalistes, comme ceux de Vogue, lui demandent son avis sur la mode féminine.

L’une des raisons principales qui ont poussées Bakst à rester à Paris a été sa collaboration avec les maisons de couture, Worth, Paul Poiret ou Jeanne Paquin qui s’en inspirent dans leurs collections : en 1912, il présente chez cette dernière Fantaisie sur le costume moderne, provoquant un grand remous dans le milieu de la haute couture et, imposant un style nouveau. Ses couleurs flamboyantes, ses motifs alors inconnus sur les scènes bouleversent les goûts de la haute société et l’univers de la mode. Dès lors, écrira bien plus tard Jean Cocteau, « les femmes élégantes subirent le joug de Bakst. Les corset, les guirlandes, les manches à gigot, les diadèmes, les tulles, les bourrelets de cheveux disparurent et laissèrent place aux turbans, aux aigrettes, aux tuniques persanes, aux jugulaires de perles, à tout un terrible attirail des « Mille et une nuits » ».

L’œuvre de Bakst n’a cessé d’être une source d’inspiration pour les artistes de théâtre, costumiers et couturiers tels que Yves Saint-Laurent, Christian Lacroix, et autres.

« Ceux qui n’ont pas connu l’époque merveilleuse qui a précédé la Première Guerre mondiale ne peuvent pas imaginer l’influence immense de Léon Bakst dont le nom étai sur toutes les lèvres. » Cyril de Beaumont