Je m’voyais déjà en haut de l’affiche…

XVe siècle. L’affiche fait son apparition, peu après l’invention de l’imprimerie, mais elle est essentiellement utilisée par les autorités comme média d’information. Il faut attendre 1796 pour qu’elle soit diffusée plus largement et que son usage se diversifie. Au milieu du XIXe siècle, la révolution industrielle, l’urbanisation croissante et le perfectionnement des techniques de production fournissent à l’affiche moderne sa raison d’être ; la « réclame » envahit les murs des villes et devient un média de premier plan pour vanter les mérites des produits les plus divers. L’affiche publicitaire devient dès lors une œuvre d’art accessible à tous.

1887. Alfons Mucha a 27 ans et il vient d’arriver à Paris. Pour gagner sa vie, l’artiste tchèque est illustrateur pour des journaux, revues et livres mais peine à se faire connaître. Jusqu’à sa rencontre avec Sarah Bernhardt qui, telle qu’elle est rapportée, tient du conte de Noël.

1894. À la veille de Noël, Alfons Mucha effectue un remplacement chez l’imprimeur Lemercier, qui reçoit une commande urgente de la part de Sarah Bernhardt. L’actrice souhaite une affiche pour sa nouvelle pièce, Gismonda, drame de Victorien Sardou, qui doit se jouer à partir du 4 janvier 1895 ; 4 000 affiches doivent donc couvrir les murs de la capitale dès le début janvier ! Tous les artistes de Lemercier étant absents, l’imprimeur confie cette tâche au jeune Mucha, qui va devenir immédiatement célèbre.

Mucha est familier du monde du théâtre. Dès ses débuts à Vienne, dans les années 1880-1882, il travaille dans un atelier de décors et observe les affiches de promotion des spectacles, en particulier celles du Suisse Eugène Grasset dont l’influence est indéniable. Saisissant sa chance à travers ce nouveau médium, il révèle déjà l’intuition qui va en faire l’un des maîtres de l’art publicitaire : trouver et exprimer l’essence du sujet à représenter.

Et on comprend que Sarah Bernhardt, fort soucieuse de son image et de sa personne, soit enthousiasmée par l’affiche créée par Mucha ; avec cette composition, il élabore un nouveau style d’affiche théâtrale et surprend le public. Tout concourt à ce portrait magnifié : le format longiligne, qui confère au modèle quasiment une grandeur nature, des dorés et pastels qui tranchent avec les tons vifs habituels des affiches. Au centre, la tragédienne apparaît, divine, vêtue du costume de Gismonda. L’espace peu profond donne l’impression de pousser la figure féminine vers le spectateur. Le lourd et somptueux vêtement de Sarah Bernhardt est orné d’une multitude de motifs dorés et chamarrés, de bijoux fastueux qui témoignent, tout comme la mosaïque en arrière-plan et l’attitude hiératique de la comédienne, de l’inspiration byzantine de l’artiste. Mucha innove également par un graphisme original. La mention « Théâtre de la Renaissance » figure au bas de l’affiche, incluse dans les plis et replis de la robe de la comédienne. Ainsi disposé en haut et en bas, le texte informatif s’intègre à l’image sans l’alourdir. Le « style Mucha » naît avec cette Gismonda : ce n’est plus seulement une pièce de théâtre qu’il annonce, il figure une femme mystérieuse, au geste éloquent et empreint de solennité, pour capter l’attention du passant.

Séduite par le style de Mucha, Sarah Bernhardt l’engage comme affichiste attitré du théâtre de la Renaissance, dont elle est alors la directrice, pour une durée de six ans. Cette rencontre ouvre à Mucha de nombreuses portes dans le monde du théâtre, les cercles mondains et vaut à l’artiste une renommée internationale.

L’histoire a peut-être été enjolivée néanmoins l’ampleur qu’a pris alors sa carrière grâce à cette collaboration est indéniable.

« J’étais heureux de m’être engagé dans un art destiné au peuple et non aux salons fermés. C’était bon marché, à la portée de tous et trouvait sa place aussi bien chez les familles pauvres que dans les milieux aisés », a raconté Mucha.