Exagérations romanesques.

1851. Londres. Chelsea. Un impressionnant défilé de personnalités vient rendre un dernier hommage au capitaine Booth, ce qui ne manque pas d’étonner ses voisins. La plupart d’entre eux sont des marins et le capitaine aimait leur raconter ses souvenirs d’aventures en mer. Ils avaient aussi l’habitude de le voir installer sur le port à peindre des aquarelles. Puis soudain, il disparaissait pendant quelques temps. Mais personne ne s’en étonnait ; le capitaine avait la réputation d’être un solitaire bourru et grincheux. Alors, pourquoi toutes ces personnes se sont déplacées ? Comment est-il possible que le capitaine Booth connaisse autant de personnes ? Oh, ces marins ont du être fort surpris en apprenant que, celui qu’ils prenaient pour un peintre amateur, le fameux capitaine Booth, était en réalité, William Turner, le célèbre peintre !

14 juillet 1845. Londres. William Turner est nommé au poste de président intérimaire de la Royal Academy. Aussitôt, il décide de quitter sa maison bourgeoise de Queen Anne Street pour emménager dans une masure de Chelsea auprès de sa compagne, Mme Booth, veuve d’un marin, avec qui il passera la fin de sa vie. Il prend alors le pseudonyme de capitaine Booth. Une excentricité, disent alors certains ! Et ce n’est pas la seule. Turner aime alimenter son propre mythe et toute sa vie, il s’y emploiera.

1841. Port de Harwich. Turner embarque sur le navire l’Ariel. La rade passée, l’embarcation est prise dans une violente tempête de neige. Si les marins prennent peur, l’artiste, lui, demande à être attaché au mât afin de pouvoir observer ce phénomène météorologique et, plus tard, d’en témoigner par la peinture. C’est ce qu’il fait l’année suivante en exposant à la Royal Academy le tableau Tempête de neige en mer. Un vapeur, au large de l’entrée d’un port, faisant des signaux en eau peu profonde et avançant à la sonde. L’auteur était dans cette tempête la nuit où L’Ariel quitta Harwich. Les sarcasmes fusent immédiatement – il peint, dit-on, « avec de la crème ou du chocolat, du jaune d’œuf ou de la gelée de groseille ».

Nous voilà pris dans un tourbillon de vent et de neige dans lequel on distingue à peine un bateau ; celui-ci n’est plus qu’une coque sombre et le mât, qu’une esquisse. On sent, grâce à la gestuelle vigoureuse, la lutte inégale contre une mer déchaînée ; on croit percevoir la force du vent, le choc des lames mais les détails sont dévorés par les ténèbres de l’orage que déchirent des grands éclats de lumière. La nature exprime les émotions de l’homme devant les puissances qui le dépassent. Turner ne peint plus un paysage mais le sentiment de celui qui le regarde ; il permet de ressentir la peur, l’angoisse que provoque la force de la mer démontée.

Depuis, les historiens ont eu beau chercher mais pas de tempête dans cette zone en 1841, pas de bateau en perdition nommé L’Ariel, non plus ! En revanche, une hypothèse pourrait être envisagée : que Turner ait emprunté le nom de son bateau à Shakespeare – Ariel étant un personnage de la pièce La Tempête. Le peintre ne serait donc jamais monté sur ce navire, n’aurait jamais été accroché à un mât pour observer la tempête. Son histoire ne serait qu’une « légende » de plus.

Il faut dire que Turner n’a cessé de cultiver le mystère autour de sa personne. De son intimité, on ne sait quasi rien. Selon l’humeur du moment, il serait né à Covent Garden le 23 avril 1775. Ou peut-être quelque part ailleurs. On n’est guère plus avancé sur la date. On s’accorde sur celui qu’il donne dans son testament, le 23 avril, dans lequel il précise que ce jour-là la Royal Academy devra organiser chaque année un dîner commémoratif ; or le 23 avril est aussi le jour de la naissance de Shakespeare…

Cependant, Turner n’était pas qu’un fanfaron orgueilleux. Il avait également des sentiments humanistes qu’il a retranscrits dans certaines de ses œuvres. Mais c’est une autre histoire, et je vous la raconterai peut-être un jour…

« Sa vie ressemblait à ses tableaux : elle était mystérieuse et rien ne le divertissait plus que de vous tester et de vous dérouter. » David Roberts (1796-1864) – peintre – à propos de William Turner.