Entre tradition et modernité.

Certains artistes questionnent leur identité non pas en travaillant sur leur image et les manières de la donner à voir, mais en faisant référence à leur culture. L’artiste Indien Subodh Gupta tente de comprendre comment les objets emblématiques d’une culture construisent un sentiment d’identité collective. Il s’inspire du quotidien extrêmement ritualisé et codé de son pays où l’imbrication de la tradition et de la modernité est manifeste.

Né en 1964 à Khagaul, petite ville du Bihar, l’un des états les plus pauvres de l’Inde, il travaille sur les icônes de la culture indienne : la bouse de vache, le fer galvanisé, des ustensiles de cuisine, etc. La vaisselle en Inox est un motif récurrent dans son œuvre. Au début, il passait dans des villages et échangeait des objets neufs contre des objets utilisés, puis il prenait une photo de l’objet et de la maison. Subodh Gupta a expliqué pourquoi cet usage d’ustensiles de cuisine : « J’ai une affection particulière pour les cuisines. Quand j’étais petit, je voyais cette pièce comme un lieu de prière, une sorte de temple. Pour moi, c’est un endroit chargé de spiritualité. Mais c’est aussi, bien sûr, un emblème de la vie quotidienne : 80% des Indiens se servent d’ustensiles de cuisine en acier inoxydable. C’est un matériau très paradoxal : il attire la lumière, il resplendit, tout en restant profondément associé à la culture populaire. »

Very Hungry God est un crâne composé d’ustensiles de cuisine reluisants qui reflète la lumière et dans lesquels on peut se voir. Cette sculpture fait trois mètres de diamètre. Les « dents » sont figurées par des seaux qui créent une sorte de rictus au gigantesque crâne. Cette œuvre fait référence aux vanités de la Renaissance ; le crâne symbolise, du point de vue historique, le caractère inéluctable de la mort. Mais Gupta emprunte cette forme qu’il sculpte car plutôt que de poser un crâne à côté des ustensiles argentés, comme dans des vanités, il les intègre à son crâne géant. Et le public prend ainsi la place de la nature morte dans la composition.

La mort fait également partie de la civilisation indienne. L’artiste raconte que le crâne fait partie de la culture hindouiste ; les Sadus demandaient l’aumône dans un crâne, le culte de Khali fait aussi usage d’os et de crâne. Le titre de l’œuvre indique que le « dieu est très affamé » mais l’œuvre le représente comme mort. Certes il est affamé mais incapable de manger. Ou bien il est affamé justement car il ne peut pas manger. En tout cas, immense, la tête semble vouloir dévorer les spectateurs qui l’entourent.

Dans la lignée du ready-made, Gupta travaille sur ces objets emblématiques de la culture indienne, de la culture du peuple, des habitudes populaires. A travers ses réalisations monumentales, les ustensiles de cuisine interrogent le sacré, la société de consommation, la globalisation. L’artiste questionne le pouvoir des objets du quotidien comme référence universelle, créateurs d’une identité à la fois individuelle et collective, l’objet érigé comme symbole d’une nation, fièrement dressé pour révéler l’appartenance à un mode de vie, à une culture. Cette utilisation témoigne des mutations de la société indienne ; l’abandon des objets traditionnels, évincés au profit d’objets plus modernes, symbolise l’ascension sociale et les migrations de la campagne vers la ville.

La ville de Lille a fait l’acquisition de son œuvre God Hungry : de la vaisselle qui surgit en cascade des arches de l’église de Sainte Marie-Madeleine. Cet amas d’objets désordonnés évoque, pour l’artiste, le Tsunami de 2004 qui a touché la côte Est de l’Inde ; cette catastrophe naturelle a été perçue par les hindouistes comme l’expression de la colère divine. Cette œuvre monumentale a été réalisée à l’occasion de Bombaysers de Lille en 2006 en mémoire de ce tsunami. Son installation dans une église lui donne une dimension spirituelle qu’elle aurait plus difficilement ailleurs.

Gupta a choisi d’intituler son œuvre God Hungry (Dieu affamé) car « Quand il se passe quelque chose de malheureux sur la terre, on dit toujours « God is being hungry », comme si c’était Dieu, affamé, qui avait engloutit le monde. Et quand Dieu a faim, il ne se contente pas d’une seule assiette ! »

« L’art raconte le monde dans son propre langage, libre et direct. Il le traduit en images et en sensations, un peu comme les oracles du monde antique. » Subodh Gupta