Éloge de la laideur.

Vers 1513. Flandres. Quentin Metsys peint un tableau énigmatique, La Vieille femme grotesque, qui, depuis des siècles suscite de nombreux commentaires. Ce mystérieux portrait contient effectivement plusieurs énigmes…Est-ce le portrait d’une femme dont la beauté ne répond pas au canon universel ? Ou celui d’un homme déguisé en femme ? S’agit-il d’une peinture satirique moquant les vieilles femmes qui se griment pour paraître plus jeunes ?

Metsys était un humaniste c’est-à-dire qu’il prenait son inspiration dans la pensée antique, entre autre comme modèle de vie et d’art. Il est probable que, lors de son voyage en Italie, l’artiste ait côtoyé les œuvres de Léonard de Vinci ; ce dernier se passionnait pour les déformations humaines afin d’établir une esthétique universelle de l’être. Si bien que certains ont suggéré que Metsys s’était inspiré d’un dessin de Vinci (dessin aujourd’hui disparu mais parvenu jusqu’à nous par une copie de son élève, Francesco Melzi, Le buste d’une vieille femme grotesque). Mais rien ne confirme cette interprétation.

1517. Metsys peint le portrait d’Érasme. A travers l’Eloge de la folie, Érasme aborde la vieillesse crûment : « (…) la vieillesse, le plus détestable des maux ». Une partie de son ouvrage aborde le thème de la vieillarde comme objet de laideur : « Mais le plus charmant est de voir des vieilles, si vieilles, si cadavéreuses qu’on les croirait de retour des Enfers, répéter constamment : « La vie est belle ! » Elles sont chaudes comme des chiennes ou, comme disent volontiers les Grecs, sentent le bouc. (…) Chacun se moque et les dit ce qu’elles sont, archifolles. En attendant, elles sont contentes d’elles, se repaissent de mille délices, goûtent toutes les douceurs et, par moi, sont heureuses». Metsys a peut-être voulu dénoncer ces vieillardes qui « se fardent sans relâche » à la recherche d’une beauté perdue ! Mais rien ne confirme cette interprétation.

Et il y a ceux qui pensent que la Duchesse laide représentée sur cette peinture n’a jamais existé ; alors que pour d’autres, au contraire, il pourrait s’agir du portrait de Margarete Maultasch, comtesse du Tyrol. Ce n’est qu’après sa mort en 1369 que la comtesse acquiert une réputation abjecte due à certaines décisions soi-disant immorales, dont celle de se débarrasser de son premier mari afin d’en épouser un second, sans engager les procédures officielles de divorces, d’où son excommunication pour bigamie. On surnomma alors la comtesse « Maultasch », c’est-à-dire « pute » et « laideur ». Par la suite, la postérité s’est souvenue d’elle comme la comtesse laide. Cette femme aurait par ailleurs inspiré Lewis Caroll pour le personnage de la reine dans Alice au pays des merveilles. Alors, Metsys se serait-il inspiré de cette histoire ? Mais rien ne confirme cette interprétation.

Jusqu’à ce que la science s’en mêle. En 1989, Jan Dequeker, rhumatologue à l’université de Louvain, émet une nouvelle hypothèse : et si le tableau était le portrait d’une femme difforme, atteinte de la maladie de Paget, une affection qui se caractérise par une poussée excessive et anarchique des os et qui peut parfois affecter la structure du crâne (le malade est obligé de changer régulièrement de taille de chapeau au fur et à mesure de l’évolution de la maladie) ? Quelques années plus tard, deux médecins anglais confirment le diagnostique. Les symptômes caractéristiques de l’affection sont nombreux : un front bombé, une arcade sourcilière épaisse et une distance exagérément grande entre le nez et la bouche, des lèvres ourlées vers l’intérieur qui trahissent l’absence de dents, une main aux articulations gonflées, signe d’arthrose, et une large clavicule. Ce serait donc de manière précise que Metsys l’aurait peinte ; il aurait fait le portrait d’une femme ayant posé devant lui ! Il faut dire qu’à cette époque, les personnages étranges et les « monstres » étaient à la mode à la cour, ce qui pourrait également expliquer la richesse de ses vêtements. Mais rien ne confirme cette interprétation.

Il y a certes des ressemblances cliniques mais pouvons-nous affirmer que Metsys a peint la maladie… D’ailleurs, affirmer une quelconque nature pathologique à la Duchesse laide serait soustraire les implications esthétiques, sociales et symboliques qui s’y rattachent. La Vieille femme grotesque reste un mystère. Que représente cette peinture ? A vous de décider.

« Tout le monde tient le beau pour le beau, c’est en cela que réside la laideur. Tout le monde tient le bien pour le bien, c’est en cela que réside le mal. » Lao-Tseu