Des modèles pas toujours frais.

Au XVIIe siècle, un certain Rembrandt révolutionnait le sujet pictural en représentant un bœuf écorché. Un geste qui fait encore des émules aujourd’hui (la série de bœufs écorchés dans des abattoirs de l’artiste contemporain Philippe Cognée appartient au Musée de Grenoble), et éveillait au début du XXe siècle chez l’artiste Chaïm Soutine le besoin de jeter sa peinture sur la toile en une édifiante série.

Mais Soutine va plus loin que Rembrandt. Il écorche ses sujets, comme si, en en exhibant la chair nue, il pensait pouvoir exprimer le mystère du vivant. Cette attirance pour ce motif pourrait lui venir d’un souvenir traumatique d’enfance. Le journaliste Emile Szyttia rapporte les propos de Soutine : « … une fois j’ai vu ce boucher couper la gorge d’une oie et la saigner. J’ai voulu crier mais son regard joyeux me rentra le cri dans la gorge« , qui ajoute « Quand j’ai peint le bœuf écorché, c’était encore ce cri que je voulais que je voulais libérer. Je n’y suis pas parvenu« .

Soutine n’a jamais fait de dessins préparatoires, ni voulu utiliser la photographie ; il peint sur l’instant ce qu’il voit, sans y mettre de distance. Pour commencer sa série des Bœufs écorchés en 1922, il fait donc acheter une carcasse de bœuf. Le sculpteur Chana Orloff nous a laissé son témoignage sur son voisin : « Longtemps, il avait voulu peindre une toile dans le genre du Bœuf de Rembrandt sans s’y décider. Il pria enfin Zborowki (le marchand d’art de Soutine) de l’accompagner aux abattoirs et de lui acheter un bœuf écorché. Zborowsky y consentit. On rapporta le bœuf à l’atelier et Soutine se mit à peindre. Le bœuf est devenu noir ; il empestait. Le modèle avait pourri, mais Soutine ne pouvait s’offrir un autre bœuf. Il alla donc chez un boucher, y acheta quelques litres de sang, en arrosa l’écorché et se remit à peindre. »

Mais, le sang s’est écoulé sur le plancher et est passé sous la porte. La concierge, croyant à un meurtre, d’autant plus que l’odeur était nauséabonde, prévient la police. Le pauvre Soutine s’affole à la vue des uniformes, même si ses papiers sont en règle, et leur explique que les considérations artistiques sont au-dessus des désagréments de l’odorat ! L’un de ses modèles, Paulette Jourdain, qui est sur place, s’entend avec les représentants du service de l’hygiène qui vont injecter du formol à la carcasse.

La même aventure se reproduira en 1942 au Blanc, dans l’Indre, où Soutine s’était réfugié durant la guerre : les voisins feront intervenir la gendarmerie qui découvrira des poulets très faisandés. Soutine a eu d’autres soucis avec ses modèles. À Lèves, près de Chartres, où il était hébergé chez ses mécènes, les Castaing. Madeleine Castaing raconte qu’un jour, il surgit tout excité. Il avait trouvé un remarquable cheval à peindre, tel qu’il n’en trouverait plus jamais. Les Castaing et leurs invités décident de le suivre et découvre une affreuse rosse attelée à une carriole qu’elle pouvait à peine tirer. Soutine explique alors que ce cheval porte dans son regard « toute la douleur du monde » en attendant le trépas. En définitive, les Castaing vont héberger les bohémiens, le cheval et la carriole pour permettre à Soutine de peindre son tableau.

L’inspiration que Soutine a puisé dans l’œuvre classique de Rembrandt, de Greco, de Courbet et de Chardin, a également eu son pendant chez le peintre Francis Bacon ; tandis que Soutine n’a pas hésité à garder la viande jusqu’à sa décomposition, Bacon, a conservé dans son atelier des carcasses de bœuf.

« L’art favorise la vie en rendant l’horreur sublime et l’absurde comique. » Nietzsche