Comment recycler le cœur du roi.

1815. Le petit tableau Intérieur d’une cuisine n’est pas l’œuvre d’un peintre hollandais, mais d’un artiste d’origine alsacienne, actif à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, Martin Drölling. Artiste assez méconnu, il n’a guère rencontré de succès de son vivant et a lutté toute sa vie contre la pauvreté. Il a accédé à une certaine notoriété que quelques jours après sa mort. Drölling meurt en effet le 16 avril 1817, quelques jours seulement avant l’ouverture du Salon où il va rencontrer enfin un vif succès avec cette toile…

Cette œuvre représentant deux femmes s’adonnant à des travaux de couture dans une cuisine en compagnie d’une enfant jouant avec un chat rappelle, à bien des égards, les scènes domestiques paisibles et silencieuses peintes par les grands maîtres hollandais du XVIIe siècle. On y retrouve la même profusion de détails réalistes, comme les détritus jonchant le sol, les multiples instruments de cuisine et l’écaille de la peinture murale mais aussi même lumière douce et limpide qui traverse la fenêtre et éclaire la pièce. Il faut cependant souligner que Martin Drölling doit l’essentiel de sa célébrité non pas à ses talents de peintre mais à l’un des matériaux dont il se serait servi pour peindre certaines de ses toiles.

1793. Dans la tourmente de la Révolution française, les reliquaires contenant les cœurs des défunts de la famille royale, entreposés dans la chapelle Sainte-Anne au Val de Grâce, sont profanés. Louis-François Petit-Radel, dessinateur et architecte membre du comité du Salut public, se voit chargé d’une mission des plus morbides. Il doit récupérer puis jeter les quarante-cinq cœurs embaumés de personnages royaux, contenus dans les monuments funéraires du Val-de-Grâce.
Mais une fois sur place, s’il profane bel et bien les urnes reliquaires, il fait tout autre chose des cœurs…

Il s’empare effectivement de ces reliquaires en vermeil et revend non pas le contenant (les reliquaires en vermeil seront retrouvés à son domicile…) mais le contenu ! Il sait que « le cœur humain longtemps conservé, offre une substance très précieuse et très recherchée dans l’art de la peinture ». Il va donc désobéir au gouvernement ; il vend les cœurs embaumés des membres de la famille royale à certains peintres, dont Martin Drölling. Petit-Radel lui aurait vendu une douzaine de cœurs momifiés, dont le cœur supposé de la reine Marie-Thérèse, épouse de Louis XIV, ou de la duchesse de Bourgogne.
En possession de ces trésors, Drölling n’aurait pas tardé à en faire bon usage dans son tableau Intérieur d’une cuisine. Alors, comment a-t-il utilisé cet organe humain ?

Pour une momification efficace, le cœur macère dans un liquide fait d’aromates et d’alcool. Une fois pressé, cela donne une substance appelée la « mummie » : Drölling n’avait plus qu’à la mélanger à l’huile et aux couleurs, donnant à la toile un rendu exceptionnel.
En effet, ce liquide organique est réputé pour amplifier l’effet de profondeur des formes et des couleurs, donnant un glacis incomparable aux tableaux !

Salon de 1817. La toile Intérieur d’une cuisine remporte un vif succès alors que Martin Drölling vient de mourir. Comble d’ironie, quelques années plus tard, cette œuvre est achetée pour les collections royales.

Mais une question est sur toutes les lèvres : le tableau de Drölling contient-il des particules de cœur royal ? Cela reste un mystère…

« Le cœur donne quelquefois de l’esprit, mais l’esprit n’a jamais donné de cœur.» Sosthène de La Rochefoucauld (1861).