Comment noyer sa déception.

Dans l’art, comme dans bien d’autres domaines, la concurrence a toujours existé et certains artistes ont pu parfois exprimer leur déception de façon surprenante.

1801, dans l’Oise. Naissance d’Hippolyte Bayard. Il deviendra un homme plein de fantaisie qui gardera de son enfance les « amusements » de son père, un juge qui plaçait des caches sur les fruits mûrissants de son verger pour dessiner des silhouettes ou des initiales.

1839. Installé à Paris, Bayard invente un procédé photographique en positif direct (l’image s’imprime directement sur le papier) à la même époque que Louis Daguerre inventait le daguerréotype. Deux techniques photographiques différentes étaient donc inventées en France séparément à quelques jours d’intervalle. Le scientifique François Arago, qui connaît ses travaux, préfère défendre le procédé de Daguerre, en annonçant le 17 août 1839 que l’Etat français a acheté son invention (en fait, une amélioration des travaux de Nicéphore Niepce, mort six ans auparavant) contre une rente viagère.

Frustré, Bayard cherche à faire connaître son invention. Mais comment faire ? Il présente alors publiquement ses photographies – des natures mortes et des clichés de statues antiques – et offre le profit des ventes de cette première exposition aux sinistrés d’un tremblement de terre en Martinique. La presse met l’événement à l’honneur. Mais l’Etat refuse toujours à l’aider.

Il décide donc de prouver que la photographie n’est pas un simple outil d’enregistrement du réel. Cet esprit original a vite compris le parti que l’on pouvait tirer de l’image, les multiples sens que l’on peut lui donner en fonction du point de vue adopté. Ainsi en 1842, dans son cliché en contre-plongée, Les Moulins de Montmartre, on ne voit plus des bâtiments mais des crucifiés du mont Golgotha avec leurs ailes en croix.

Et Bayard pense une nouvelle fois de retourner la situation en sa faveur. Il décide de mettre son échec en image et réalise un autoportrait le représentant… mort noyé ! En octobre 1840, il se met en scène en noyé sur une photographie, écrivant au verso : « Le cadavre (…) que vous voyez ci-derrière est celui de M. Bayard (…). A ma connaissance, il y a à peu près trois ans que cet ingénieux et infatigable chercheur s’occupait de perfectionner son invention. L’Académie, le Roi et tous ceux qui ont vu ses dessins (comprendre photos), que lui trouvait imparfaits, les ont admirés (…). Cela lui a fait beaucoup d’honneur et ne lui a pas valu un liard. Le gouvernement, qui a beaucoup trop donné à M. Daguerre, a dit ne pouvoir rien faire pour M. Bayard, et le malheureux s’est noyé. Oh ! instabilité des choses humaines ! ».

Avec ce canular, Bayard réalise la première mise en scène de l’histoire de la photographie. L’idée de se photographier en cadavre, dans la position allongée, permet de mettre en valeur son procédé, qui nécessite une demi-heure de pose, durant laquelle il ne devait pas bouger sous peine d’être flou. L’image de ce féru d‘art et bon dessinateur renvoie évidemment à la peinture religieuse, mais également, par la posture abandonnée du cadavre exalté par la blancheur du linge, au Marat assassiné de Jacques-Louis David. Bayard démontre ainsi que la photographie n’est pas un simple outil d’enregistrement du réel, comme ses contemporains le pensaient, mais qu’elle produit une réalité propre.

Deux ans plus tard, la Société libre des Beaux-Arts lui décerne une médaille, car l’œuvre sarcastique marque l’entrée de la photographie dans les sujets de fiction. Cette invention n’a pas seulement qualité de documentaire, elle permet la créativité, l’expression de l’artiste. Bayard fait plus que dénoncer sa situation : il prône haut et fort que la photographie est un art au même titre que la peinture.

« Sentant venir la mort, le photographe a dit entre ses dents : – Attention… … ne bougeons plus ». Alphonse Allais.