Vénus mutilée.

10 mars 1914. Londres. National Gallery. Les visiteurs se promènent dans les salles en admirant les collections du musée. Parmi eux, une femme s’arrête devant un tableau de Diego Velasquez La Vénus au miroir, peint presque trois siècles auparavant. Elle reste un moment à le contempler. Soudain, elle se précipite sur l’œuvre, sort de sous ses vêtements un hachoir et donne sept coups au tableau mutilant ainsi Vénus entre les épaules.

Avec la Maja desnuda peinte par Goya quelque 150 ans plus tard, La Vénus au miroir est un des deux nus espagnols qu’on connaît sur près de deux siècles. C’est deux toiles ont eu un destin commun. En 1802, la Vénus jusque-là propriété de la duchesse d’Albe, arrive chez Manuel de Godoy, premier ministre de Charles IV, qui l’accroche avec les deux majas de Goya, desnuda et vestida, dont il a peut-être été le commanditaire. La toile de Velasquez passera quelques années plus tard en mains anglaises. La National Gallery qui l’acquiert au début du XXe siècle grâce à l’un des premiers fonds privés constitués pour enrichir des collections muséales.

Ce 10 mars 1914, Mary Richardson vandalise le tableau avant d’être arrêtée et conduite au poste de police. La coupable est l’une des plus actives suffragettes britanniques engagée dans la défense des droits des femmes. Elle appartenait au WSPU (Union politique et sociale des femmes) dirigé par Emmeline Pankhurdt, qui venait d’être emprisonnée la veille. Mary Richardson voulait protester et attirer l’attention sur sa cause. Lors de son arrestation, devant les visiteurs ébahis, elle déclare : « Oui, je suis une suffragette. Vous pouvez acquérir une autre peinture, mais vous ne pouvez pas acquérir une autre vie comme celle de Mme Pankhurst que certains sont en train ‘d’assassiner’ ». Plus tard, dans une déclaration au Women’s Social and Political Union elle explique « j’ai essayé de détruire l’image de la plus belle femme de la mythologie pour protester contre le gouvernement qui détruit Mme Pankhurst, le plus beau personnage de l’histoire moderne ». Elle est condamnée à six mois de prison, le maximum autorisé pour la destruction d’œuvre d’art.

En 1952, Mary Richardson est revenu sur le mobile de son acte et a avoué qu’elle ne considérait pas le tableau de Velasquez seulement comme un patrimoine de grande valeur financière et artistique qui pourrait être la motivation de l’action politique mais que l’image de Vénus dénudée et vue de dos était pour elle le symbole de la féminité aliénée qu’il fallait combattre pour imposer à l’héritage cultuel une conception plus noble de la femme. Elle n’appréciait pas les regards des hommes bouche-bée sur cette nudité. Velasquez, peintre à la cour espagnole pendant l’Inquisition, avait justement créé la polémique en peignant un des seuls nus féminins de l’époque dans un style baroque. En 1965-1966, cette œuvre a été restaurée par Helmut Ruhemann.

Mary Richardson se distinguera ensuite par d’autres actions d’éclat qui lui vaudront plusieurs séjours en prison. Pendant la Première Guerre mondiale, les suffragettes suspendent leurs revendications. Mary rejoint un corps féminin de la police londonienne. En 1918, le droit de vote est accordé aux femmes britanniques de plus de trente ans, sous conditions de ressources ou de diplômes. En 1928, elles obtiennent le droit de voter dans les mêmes conditions que les hommes.

Son combat féministe achevé, Mary Richardson se tourne dans les années trente vers l’organisation fasciste anglaise d’Oswald Mosley. Elle sera à nouveau emprisonnée pour cette raison au cours de la Seconde Guerre mondiale.

« On meurt deux fois. La première en perdant les faveurs de Vénus. Peu importe la seconde. C’est un bien quand on aime plus. » Voltaire