Qu’est-il arrivé aux Blanchisseuses ?

15 octobre 2011. Le Havre. Musée d’art moderne André Malraux. Le tableau d’Edgar Degas Les Blanchisseuses ou Blanchisseuses souffrant des dents est installé sur les cimaises du musée. Très différent de la série des Repasseuses et des Blanchisseuses que le peintre présente à la seconde exposition impressionniste en 1876, ou de celle plus tardive consacrée à des femmes fatiguées par leur travail, ce tableau ne représente sans doute pas des ouvrières à la tâche, et encore moins des femmes souffrant des dents, comme peut le laisser croire le geste de la femme se tenant la joue. Alors, qui sont ces femmes ? Quel est le lien qui les unit ? Que font-elles ? Leurs regards baissés et attentifs à quelque chose qui nous est dérobé par un cadrage resserré semblent les lier, sans qu’il soit possible de deviner ce qui les captive. La femme de face (mais peut-on affirmer qu’il s’agisse d’une femme ?) paraît immobile, attentive à ce que fait l’autre, vraisemblablement plus jeune. Le visage incliné, concentré et plein de retenu, semble indiquer l’application studieuse, d’une élève, d’une cadette ? Que porte la jeune femme ? Une coiffe ? Plutôt qu’un bandage ?

27 décembre 1973, 17h15. Le Havre. Musée d’art moderne André Malraux. Panique au musée. Un gardien découvre un cadre vide : le tableau de petite taille (15 x 21 cm) de Degas les Blanchisseuses souffrant des dents, s’est volatilisé ! Quelques semaines après, le journal Le Havre-Presse reçoit un appel du voleur qui propose de rendre l’œuvre moyennant une rançon de 400 000 francs. Geneviève Testanière, la directrice du musée, accepte les conditions du voleur mais exige des preuves qui attestent que l’homme détient bien l’œuvre. Il fournit des photographies du tableau et se moque des inquiétudes de la directrice du musée : « Les Blanchisseuses ne souffrent pas ! ». Puis il ajoute qu’il connaît bien mieux la toile que quiconque du musée. Un piège est tendu au voleur lors des Vingt-Quatre Heures du Mans. Echec total, personne ne vient. L’homme disparaît ainsi que la toile et on n’entend plus parler d’elle.

15 octobre 2010. New York. Coup de théâtre ! Un connaisseur d’Edgar Degas, Jean-Paul Harris, reconnaît le tableau sur un catalogue de Sotheby’s alors que la vente est programmée pour le 3 novembre à New York ; estimation entre 350 000 et 450 000 $. Il alerte les autorités muséales françaises et Sotheby’s stoppe sa vente.

Le tableau porte au dos les initiales RF (République Française) ainsi que les références d’enregistrement aux collections du Louvre (l’ancien propriétaire de ce tableau, Karl Dreyfus, conservateur des objets d’art au Louvre, avait légué sa collection d’œuvres d’art aux Musées nationaux en 1953. En 1961, ce tableau avait été déposé au tout nouveau musée du Havre.). L’authentification est donc aisée. Et son propriétaire, le Dr Ronald Grelsamer, chirurgien orthopédiste de New York d’origine française, accepte de le rendre. Il l’a hérité de son père qui ignorait tout de son sulfureux passé.

11 février 2011. La toile est de retour en France. Une cérémonie de remise officielle au ministère de la culture est organisée en présence de l’Ambassadeur des Etats-Unis en France.

Cinquante ans après son arrivée au Havre, Les Blanchisseuses de Degas regagnent donc les cimaises du Musée. Ce tableau pose toujours la question du sujet : qui sont ces femmes ? Souffrent-elles vraiment des dents ? Mais surtout qui les a subtilisées ? Combien de propriétaires ont-elles eues entre le musée du Havre en 1973 et le Dr Grelsamer ?

Car même si l’histoire se termine bien, l’énigme reste entière…

« Le voleur qui n’est pas pris passe pour un honnête homme » Proverbe Turc.