Quelle horreur !

Eté 1888. Bretagne. Gauguin part vivre à Pont-Aven avec un petit groupe de peintres ; ils aiment cette Bretagne traditionnelle qui leur semble hors du temps moderne. Sous l’influence d’Emile Bernard, Gauguin abandonne l’impressionnisme, modifie sa peinture et décide de « tout oser ». Il peint des paysages mais aussi des bretonnes en costume traditionnel, tel que La Belle Angèle.

Mais pourquoi la « belle » Angèle ? Parce que l’habitante de Pont-Aven qui a servi de modèle, Marie-Angélique Satre, passait pour une des plus belles femmes du village. Vers 1920, elle a relaté les circonstances dans lesquelles Gauguin a réalisé ce portrait : « Gauguin était bien doux et bien misérable (…). Il disait toujours à mon mari qu’il voulait faire mon portrait, si bien qu’un jour, il l’a commencé. (…) Mais quand il me l’a montré, je lui ai dit « Quelle horreur ! » et qu’il pouvait bien le remporter (…). Gauguin était très triste et il disait, tout désappointé, qu’il n’avait jamais réussi un portrait aussi bien que celui-là ».

L’aspect massif comme la lourdeur des traits d’Angèle ont amené Théo Van Gogh a déclaré que « cette femme ressemble peu à peu à une jeune vache ». Il faut dire qu’Angèle est disproportionnée : son torse est très court par rapport à sa tête qui, du coup, paraît énorme ; ses yeux sont minuscules alors que le visage est large et haut… Et cette physionomie rustique contraste avec la sophistication du costume. Gauguin avait observé ce type de déformations sur certaines sculptures bretonnes qui ornaient de grands calvaires. Il s’opposait ainsi totalement au respect des proportions anatomiques prônées par l’enseignement traditionnel. Mais ce tableau est surtout un prétexte à étudier un vêtement populaire. Cette curiosité affichée pour les vêtements régionaux et populaires était nouvelle à une époque où étaient plutôt privilégiées les représentations de costumes de l’Antiquité, du Moyen Age ou de la Renaissance…

La Belle Angèle constitue aussi une tentative de créer un nouveau type de portrait. Il enfreint les usages classiques de la perspective (tout est plat), de l’unité spatiale et les formes sont simplifiées. Il s’inspire beaucoup des estampes japonaises. Il découpe le portrait d’Angèle au moyen d’un cercle qui représente donc un tableau dans le tableau ; ce mode de composition, appelé incrustation, s’observe sur certaines estampes japonaises dans lesquelles se superposent deux images sans lien l’une avec l’autre.

Surprenant et inhabituel au XIXe siècle, Gauguin a inscrit le titre de son tableau en capitales. Pourtant, le peintre ne fait que reprendre une tradition du Moyen Age, art jusque-là négligé, qui associait fréquemment écrit et image. La pose rigide, le costume de la jeune femme et cette inscription donnent un aspect solennel à cette représentation. Sur la gauche, Gauguin a introduit une céramique d’inspiration péruvienne, dont la coiffe fait écho à celle de La Belle Angèle, qui renforce le caractère symbolique de la composition et apparaît comme une véritable icône exotique de la femme bretonne.

Malgré tous les efforts de Gauguin, Angèle refusera ce tableau tout comme le Louvre… Par contre Degas, soutien de Gauguin, considèrera immédiatement cette toile comme un chef-d’œuvre ; il avait compris que La Belle Angèle, avec ces associations qui paraissent incongrues, était une synthèse des recherches picturales de Gauguin. Degas lui achètera en 1891 et la conservera jusqu’à sa mort.

« Un conseil, ne copiez pas trop d’après nature, l’art est une abstraction, tirez-la de la nature en rêvant devant ». Paul Gauguin