Pourquoi l’église a condamné un chien ?

1573. Venise. Les religieux dominicains de l’église Santi Giovanni e Paolo souhaitent remplacer la Cène de Titien détruite en 1571 dans l’incendie du réfectoire. Ils commandent au peintre Véronèse une nouvelle Cène. L’artiste place le Christ et ses apôtres sous trois grandes arcades probablement inspirées de l’architecte vénitien Andrea Palladio qui, tel un décor théâtral, servent à la mise en scène. Cette scène n’a donc pas lieu dans une auberge de Palestine comme le décrit la Bible, mais dans un riche palais d’architecture classique ; Véronèse a représenté un véritable banquet. Une foule de personnages vêtus à la mode du XVIe siècle s’affairent à diverses tâches et semblent indifférents au Christ et ses apôtres. Au premier plan, de part et d’autre, figurent deux escaliers symétriques, où se trouve entre autres, à droite, un couple de hallebardiers ivrognes discutant entre eux de façon animée. On peut voir aussi un bouffon nain assis sur un dé. Ou encore un chien. Etc.

Mais comment la présence d’un chien au premier plan d’un tableau représentant un épisode évangélique peut-elle provoquer les foudres de l’Eglise ? Théâtre de tensions terribles entre catholiques et réformés, la seconde moitié du XVIe siècle est marquée par un regain de censure. Le contrôle des images visait le contrôle de la pensée. C’est dans ce contexte qu’a été réalisé ce tableau. Ce chien, jugé insolite dans une telle scène, était bien sûr un prétexte. Le peintre se voyait surtout accusé d’avoir traité avec peu de respect le dernier repas du Christ dans une ambiance de spectacle et de brouhaha, avec des personnages jugés déplacés portant des costumes luxueux, et d’un coloris exubérant !

Les pères de San Giovanni e Paolo se montrent offusqués d’une interprétation aussi peu conforme à son esprit. Ils demandent alors à Véronèse de modifier son tableau et de remplacer le chien par une Marie-Madeleine ! Le peintre, choqué, refuse, et le prieur du couvent porte plainte au tribunal de l’inquisition : que venaient faire ce chien aux pieds du Christ, ces gens armés et habillés à la mode allemande, ce bouffon et son perroquet, symbole de luxure ? N’était-il pas choquant que ce soit Pierre et non Jésus qui découpe l’agneau ? Tout cela, et bien d’autres choses encore, prouvaient que Véronèse était un partisan des idées de la Réforme dont Venise était contaminée par les courants venus du nord de l’Europe.

15 juillet 1573. Véronèse comparaît devant ses juges. Il est alors soumis à un interrogatoire dont les procès verbaux ont été conservés. A la question « Que signifient ces gens armés et habillés à la mode d’Allemagne, tenant une hallebarde à la main… ? », Véronèse répond : « Nous autres peintres, nous prenons des licences que prennent les poètes et les fous, et j’ai représenté ces hallebardiers, l’un buvant, l’autre mangeant au bas d’un escalier, tout prêt d’ailleurs à s’acquitter de leur service, car il me parut possible et convenable que le maître d’une maison riche pût avoir de tels serviteurs. » Question : « Qui, d’après vous, a réellement assisté à la Cène ? » Réponse : « Je crois que c’était le Christ avec ses apôtres, mais si, dans le tableau il me reste de la place, je la remplis de figures, comme on me l’a commandée, et selon mes inventions. » Véronèse a représenté 132 personnages dont certains artistes reconnaissables (Titien, le Tintoret, Bassano,…) et lui-même ! Mais si cinquante ans plus tôt, Dürer s’était représenté en Christ sans soulever le moindre commentaire de l’Eglise, les personnages de Véronèse ne passent pas.

A la suite de son long interrogatoire, le tableau est finalement resté à sa place et Véronèse a été condamné à « corriger et amender » la toile à ses frais ; le chien est resté au premier plan et la principale modification a consisté à changer le titre qui, de devint Le Repas chez Lévi.

« Voilà de la peinture. Le morceau, l’ensemble, les volumes, les valeurs, la composition, le frisson, tout y est… » Paul Cézanne cité par Joachim Gasquet dans Paul Cézanne. Ce qu’il m’a dit (1921) à propos du tableau Les Noces de Cana de Véronèse.