Le faussaire et les nazis.

1937. Lorsqu’Abraham Bredius, critique d’art spécialisé dans la peinture du XVIIe siècle, découvre Le Christ à Emmaüs, une œuvre inédite de Johannes Vermeer, il est ébloui. Il écrit alors dans une revue spécialisée : «Nous avons ici un chef-d’œuvre, je dirais le chef-d’œuvre de Vermeer, un de ses tableaux les plus grands par ses dimensions, une œuvre totalement différente de toutes les autres, et dont pourtant chaque pouce ne peut être que de Vermeer ».  Aux Pays-Bas, cette découverte suscite un tel émoi que le tableau est acquis pour une somme considérable par un musée de Rotterdam.

1945. Autriche. Quelques jours après la fin de la guerre. Les Américains découvrent plus de mille peintures de maîtres dans une mine de sel. C’est la collection d’Hermann Göring, chef du parti nazi, fruit de vols et de spoliations. Mais un tableau les intrigue : Le Christ et la femme adultère de Johannes Vermeer.

Une enquête les mène jusqu’au marchand : un certain Han van Meegeren. Immédiatement, il est emprisonné et inculpé de « pillage de trésors nationaux au profit de l’ennemi ». Il risque la peine de mort. L’heure de passer aux aveux a sonné ! Face aux juges, Van Meegeren explique que ce n’est pas un trésor national qu’il a vendu aux nazis… puisque le Vermeer n’en est pas un. Han Van Meegeren est un faussaire !

Né en 1889 aux Pays-Bas, il développe une âme d’artiste dès l’enfance mais son père ne partage pas cette passion. En cachette, il parvient à s’inscrire aux Beaux-Arts. La qualité de son coup de pinceau lui permet d’envisager une carrière. Mais son travail n’est pas bien reçu par la critique. Van Meegeren ne le supporte pas, convaincu d’être un génie incompris. Il décide donc de se faire faussaire.

Pendant six ans, il assimile les techniques, styles et couleurs de peintres connus. Ses reproductions sont si bien exécutées que mêmes les meilleurs critiques d’art ne font la différence. Parmi ses premiers faux, il peint des œuvres de Frans Hals, Pieter de Hooch et Gerard ter Borch. Il produit également des toiles inspirées de Johannes Vermeer, un peintre assez mal connu à l’époque et qui commence tout juste à intéresser les critiques. Les collectionneurs s’arrachent à prix d’or ces Vermeer qui apparaissent miraculeusement sur le marché. Les œuvres de Van Meegeren sont aussi achetées par les plus grands musées d’Europe. En quelques années, il accumule une fortune considérable – équivalente aujourd’hui à plusieurs millions d’euros. Grisé par ce triomphe clandestin, il se noie dans l’alcool, la morphine et les femmes. Les aléas de la Seconde Guerre mondiale mettent fin à sa supercherie.

La révélation de son mensonge provoque la stupeur du monde de l’art, ridiculisé pendant des années. Mais les enquêteurs incrédules lui demandent de réaliser devant eux un vrai-faux Vermeer pour prouver qu’il est bien le faussaire de génie qu’il prétend être.

1947. Amsterdam. Le procès de Van Meegeren s’ouvre et il produit devant la cour le dernier de ses faux Vermeer, Le Christ au temple. L’audience est expédiée en une journée à l’issue de laquelle il écope de la peine minimale. Une sanction qu’il ne purgera pas puisqu’il succombe à une crise cardiaque quelques jours plus tard.

Sa légende lui a survécu. Comme ses tableaux. En 1951, l’expert d’art Jean Decoen réfute les conclusions quant à deux œuvres attribuées à Van Meegeren et affirme que ce sont d’authentiques Vermeer. Bien que cette attribution ait été réfutée par la suite, elle ne fait que confirmer le génie de van Meegeren qui, même après sa mort, continue de tromper l’œil des experts. Et en 1995, l’un de ses faux Vermeer a été vendu aux enchères à Paris. Mais sous le nom de van Meegeren cette fois !

« Ce qui distingue un faux billet d’un billet vrai ne dépend que du faussaire » Peter Ustinov.