La muse cachait bien son jeu.

Les œuvres de Pierre Bonnard ont été marquées par ses doutes, ses inquiétudes, son combat avec lui-même et sa peinture. Il a traité tous les sujets : scènes d’intérieur, portraits, nus, natures mortes et paysages. Les figures féminines prédominent son œuvre : des membres de sa famille et des modèles professionnelles. Cependant, parmi toutes ces femmes, un modèle revient régulièrement. Souvent nue, la mystérieuse muse traverse les tableaux et photographies de l’artiste pendant cinquante ans. Mais qui est-elle ?

Pierre rencontre Marthe en 1893. Elle devient rapidement son modèle, sa compagne et sa muse. Ses tableaux sont alors habités par la présence de Marthe : une silhouette à l’arrière-plan, un corps nu dans la baignoire, un visage à la fenêtre, au tub, jusqu’à sa mort en 1942 et même au-delà. Elle apparaît comme étant le modèle sublimé de son rêve. Nul autre artiste n’a construit son œuvre autour d’une femme comme Pierre Bonnard autour de Marthe.

Dans le tableau Le Corsage rouge, elle est saisie dans un moment de vie quotidienne, accoudée à la table de la salle à manger. Le repas s’achève, elle semble s’assoupir, songeuse, les yeux baissés, à moitié dans l’ombre. La mélancolie perceptible sur son visage rappelle que les amis de Bonnard, qu’elle tenait jalousement à distance, n’hésitaient pas à parler de son caractère lunatique.

Cette année 1925 est une date importante dans la vie du couple. Depuis 1921, Bonnard entretient une liaison avec Renée, une artiste. Un temps, il échafaude même avec elle des projets de mariage. Mais il ne peut se résoudre à rompre avec Marthe, en dépit de la vie impossible qu’elle lui fait mener. C’est finalement Marthe que Bonnard épouse en 1925, après trente-deux ans de vie commune. Quelques semaines plus tard, Renée se suicide. Tyrannique, Marthe obligera Bonnard à détruire toutes les toiles qui auraient pu lui rappeler Renée. Jeunes femmes au jardin, retravaillé après la mort de Marthe, est un des rares portraits de Renée qui subsiste aujourd’hui.

Peu à peu, Marthe malade, coupe le peintre de ces amis. Elle meurt en 1942. Le notaire chargé de sa succession révèle alors à Bonnard ce que sa femme lui avait toujours caché : celle qui toute sa vie a fait croire à l’artiste et à son entourage qu’elle répondait au nom de Marthe de Méligny, soi-disant orpheline descendante d’une famille d’aristocrates italiens, est en fait une roturière s’appelant en réalité Maria Boursin ! Et ce n’est que le début.

Bonnard découvre avec stupeur que Marthe/Maria a trois nièces qui deviennent donc ses héritières légales puisque le couple n’a pas eu d’enfants et qu’ils sont mariés sous le régime de la communauté de biens. L’artiste peut donc perdre la moitié de ses tableaux et il se voit aussi refuser l’accès à son atelier en attendant que les héritiers soient retrouvés ! Il rédige alors un faux testament portant les mots « je lègue tout à mon mari », au nom de Marthe, pour redevenir l’unique héritier de sa femme et conserver intacte son œuvre. Certes, il y parvient mais, à se mort en 1949, les descendants de Marthe/Maria exigent leur part de l’héritage. Le faux testament écrit par Bonnard va alors engendrer un interminable procès entre les descendants de la famille Bonnard et ceux de Marthe, qui ne s’achèvera que bien plus tard, en 1963.

« Il y a une formule qui convient parfaitement à la peinture : beaucoup de petits mensonges pour une grande vérité. » Pierre Bonnard