La diva.

Fin du XVIIIe siècle. Mademoiselle Lange, ou « L’ange » comme elle aime s’appeler, est l’actrice du moment. Elle connaît un grand succès au théâtre et avec les hommes.

1797. Elle épouse Michel-Jean Simons et elle est engagée au théâtre de Tours dans la troupe de Marguerite Brunet dite « la Montansier ». Mr Simons commande alors au peintre Anne-Louis Girodet un portrait de sa femme. Girodet, brillant élève de Jacques-Louis David (il obtient le prix de Rome), se distingue de ses camarades par son style à mi-chemin entre le néo-classicisme enseigné par David et le romantisme à venir. Le peintre s’exécute donc et présente sa toile au Salon. Mais peu de temps après, il reçoit un mot de Mademoiselle Lange : «Veuillez, Monsieur, me rendre le service de retirer de l’exposition le portrait qui, dit-on, ne peut rien pour votre gloire et qui compromettrait ma réputation de beauté. Mon mari et moi vous supplions de vouloir bien faire en sorte qu’il ne demeure pas vingt-quatre heures de plus. »

Furieux, Girodet reprend son tableau et le renvoie au couple après l’avoir découpé en lanières. Quelques jours plus tard, le peintre livre une nouvelle toile au Salon intitulé Mademoiselle Lange en Danaë. SCANDALE !!!!! Tout Paris en parle comme en témoigne la duchesse d’Abrantès : « Ce tableau était placé à l’angle à gauche de la porte qui mène aujourd’hui à la seconde galerie de l’Exposition moderne. Dès qu’il parut, tous les autres tableaux furent désertés ; on s’étouffait devant celui-ci. Il a exercé la plume de tous les journalistes. »

Dans la mythologie grecque, Danaé, fille d’Acrisios, est emprisonnée par son père dans une tour, car un oracle lui avait prédit qu’il serait tué par son petit-fils. Mais Zeus parvient à s’introduire dans la tour sous la forme d’une pluie d’or, qui en tombant sur Danaé la fait tomber enceinte. Elle aura un fils, Persée… Mais l’allusion mythologique n’est ici qu’un prétexte.

La ressemblance de Danaë avec Mlle Lange est certaine ; le peintre a modifié un peu le récit et fait de Mlle Lange une prostituée qui veut s’accaparer l’or qu’on lui offre. Il construit une image qui se déchiffre comme un rébus : le dindon représente le mari de Mlle Lange, spéculateur, banquier et vendeur d’armes. Dans le coin droit, le satyre au regard aveuglé par l’or pourrait être un de ses amants, le comte de Beauregard. Le cupidon féminin serait sa fille, née d’une précédente liaison ; elle aide sa mère à tenir le morceau d’étoffe bleue pour accueillir les pièces d’or tombant du ciel. La pluie d’or caractérise évidemment l’avidité de Mlle Lange. Le rat pris au piège indique le sort réservé aux gens qui approchent Mlle Lange. Et les médaillons du cadre déclinent la vanité, la cupidité, la duplicité et le ridicule.

A travers ce tableau, Girodet attaquait aussi son époque, « monde cynique de parvenus » dont Mlle Lange était un symbole. Réquisitoire contre la société du Directoire, il dénonce, à travers l’image de la courtisane moderne, la corruption des possédants. Le peintre dénonce ainsi la nouvelle bourgeoisie cupide qui heurte ses convictions républicaines.

Mais la violence de la vengeance a pris le pas sur la réception esthétique du tableau. Car au-delà du scandale, l’œuvre est intéressante par la précision du dessin, sa facture lisse et son fini classique. Ce tableau nous montre aussi que Girodet était un artiste cultivé, capable d’accumuler les références pour mieux servir son propos, une vengeance doublée d’une satire sociale, tout en faisant preuve d’originalité. L’œuvre était la première du genre, une peinture d’histoire accumulant les références symboliques, biographiques et littéraires. Et l’histoire de ce tableau ne s’arrête pas là puisqu’en 1829 elle inspirait à Balzac la dernière scène de sa nouvelle La Maison du chat-qui-pelote.

« Lorsqu’on s’est fait peindre par un peintre célèbre, il ne reste qu’une ressource : ressembler à son portrait » Kees van Dongen (1877-1968).