Comment un matériau ordinaire devient extraordinaire.

17 janvier 1995. Kobe, Japon. Un tremblement de terre fait 5 357 morts et des milliers de sans abris. Pour venir en aide aux survivants, Shigeru Ban conçoit un abri temporaire répondant à l’urgence de la situation : constructions provisoires résistant aux séismes, peu coûteuses, capables d’assumer des conditions météorologiques extrêmes, plus confortables que les tentes habituellement utilisées, recyclables, facile à transporter et à stocker, rapides à monter et pouvant être construites par les victimes elles-mêmes. Quatre-vingt abris sont ainsi élevés par des étudiants, des volontaires japonais et vietnamiens, chacun en moins de dix heures.

Shigeru Ban est architecte, designer, scénographe. Il a démarré sa carrière d’une manière assez traditionnelle, à la fin des années 1980, avec de jolies maisons pour de riches hommes d’affaires : béton blanc, grandes baies sur paysages intouchés… Il conçoit des espaces de liberté ouverts et flexibles. Réinterprétant l’habitat traditionnel avec ses écrans de papier translucide shoji, il libère la maison de ses murs, allège les structures et œuvre à la mise au point de systèmes d’enveloppes pouvant s’ouvrir totalement.

Alors qu’il travaille à l’installation de l’Exposition Alvar Aalto, il a l’idée d’utiliser des tubes en carton. Il découvre que ces produits à base de papier recyclé sont bon marché et qu’ils peuvent être fabriqués dans presque toutes les longueurs, tous les diamètres et toutes les épaisseurs. Il n’existait alors aucun précédent dans le monde entier quant à l’utilisation du carton comme matériau de construction. Après des travaux expérimentaux, il décide de s’en servir comme matériau structurel en architecture. Pour Shigeru Ban, la façon dont les architectes servent la société, en particulier les minorités, peut jouer un rôle important dans la détermination de notre époque ; au cours du XXe siècle, la nécessité d’un grand nombre de logements bon marché est devenue évidente.

Lors du séisme de Kobe, l’architecte met donc au point une maison en carton pour reloger les victimes, légères et pas chères. Chaque abri (« Paper House ») offre un lieu de vie de 16m2, bien isolé des intempéries (les tubes sont imperméabilisés par du polyuréthane transparent et bourrés de papier journal). Le sol en contre-plaqué repose sur des caisses de bière lestées de sable, recyclables elles aussi ; les tubes assemblés forment les murs ; la toiture en toile de bâche ne peut ainsi s’effondrer. Le Ministère de la Construction homologue la Paper Tube Structure (P. T. S.) utilisée dans la « Paper House ».

L’église de Kobe avait aussi été détruite et Shigeru Ban s’est porté volontaire pour la reconstruire. Cette nouvelle église en carton (« Paper Church ») devait ensuite laisser place à une construction définitive. La population a finalement décidé de la conserver. Pourtant, l’architecte ne s’était pas seulement préoccupé de l’assemblage rapide du bâtiment, mais aussi de son démontage pour qu’il puisse être déplacé vers un autre lieu de catastrophe.

Architecte conseiller auprès du Haut comité aux réfugiés de l’ONU, il intervient en Turquie, puis en Haïti, ou en Nouvelle Zélande. En 2014, il a été couronné du Pritzker Price – le « Nobel » de l’architecture.

« Même dans les lieux de catastrophe, je veux, en tant qu’architecte, créer de belles constructions, émouvoir les gens et améliorer leur vie. Si je n’étais pas dans cet état d’esprit, il me serait impossible de créer des œuvres d’architecture, et d’apporter, dans le même temps, une contribution à la société. » Shigeru Ban.