Cache-cache.

En plein cœur de Paris, rue Etienne Marcel, se dresse l’un des derniers vestiges encore visible du Paris médiéval. Mais son emplacement, en retrait de la rue actuelle, entre une école et un immeuble, le rend souvent invisible aux yeux des passants.

1270. Au n°20 de la rue, Robert II d’Artois se fait construire son hôtel. Celui-ci est transmis en 1318 à la famille des ducs de Bourgogne, qui en font leur résidence parisienne. Paris ne possédait pas d’hôtel plus grand ni de mieux défendu, point capital en ce temps où les seigneurs, lorsqu’ils étaient dans Paris, se battaient d’hôtel à hôtel, comme de châteaux à châteaux, lorsqu’ils étaient dans leurs domaines.

1409. Le duc Jean 1er de Bourgogne fait construire au centre de cet hôtel une tour. Il souhaitait par la splendeur de son architecture faire étalage de sa puissance, en pleine guerre de Cent ans (1337-1453). Cette tour fortifiée, haute de 27 m, est représentative des tours d’escaliers qui sont associées aux grands logis princiers à partir du XIVe siècle. On en trouvait de comparables au Louvre ou à Vincennes. Elle avait une double fonction : symbolique car elle attestait du pouvoir de son propriétaire, il voulait concurrencer le Louvre et le palais du roi, et pratique car elle desservait le grand logis attenant. De plus, la fortification de ce genre de demeure était devenue nécessaire depuis que l’on savait, avec les événements d’Etienne Marcel en 1358, que le peuple de Paris pouvait se soulever.

Mais quel était le véritable but ? Le duc Jean 1er de Bourgogne s’est retrouvé affubler du surnom de « Jean sans Peur » après avoir fait assassiner en 1407 Louis d’Orléans, son cousin et frère du roi Charles VI. Pris de paranoïa, pensant qu’il avait tout à craindre de la veuve et du fils de sa victime, il décide de faire bâtir cette haute tour pour se protéger.

Classée monument historique en 1884, cette tour Jean sans Peur concentre des éléments d’architecture et de décor exceptionnels. Elle possède un monumental escalier à vis surplombé par une voute au décor végétal qui annonce la Renaissance. Mais le plus surprenant se trouve au sommet de la tour ; deux chambres parfaitement identiques occupent les dernier et avant-dernier étages, avec un confort à la pointe de la modernité (système de chauffage, grandes fenêtres, latrines dotées d’un conduit intérieur, etc.).

Pourquoi ces deux chambres ? En construisant deux chambres semblables, Jean sans Peur veut tromper l’ennemi. Celle du dernier étage est bien la sienne mais celle de l’étage inférieur est en fait… celle de son écuyer. Ainsi, en cas d’attaque, les assaillants tueront l’écuyer, croyant assassiner le Duc. Enguerrand de Monstrelet, chroniqueur français, relate en 1410 que Jean sans Peur « fit faire et édifier à puissance d’ouvriers une forte chambre de pierre bien taillée, en manière d’une tour, dedans laquelle il se couchait par nuit. Et était ladite chambre fort avantageuse pour le garder. »

Alors Jean sans Peur va effectivement passer une bonne partie de son temps protégé par une garde rapprochée. Mais en dépit de toutes ses précautions, il sera assassiné à son tour en 1419…à Montereau (Seine-et-Marne), bien loin de sa tour, par les conseillers du Dauphin !

« Souvent la peur d’un mal nous conduit dans un pire » Nicolas Boileau.