Une femme comme les autres.

1606. Rome. Le Caravage achève une peinture commandée pour orner la chapelle familiale d’un juriste du Vatican dans l’église Santa Maria della Scala : le scandale éclate. Cette œuvre, La Mort de la Vierge, est indigne de ce lieu ! Motif : le manque de bienséance dans la représentation du corps de la Vierge qui lui donnerait une ressemblance avec une femme du peuple !

Nous sommes apparemment face à une simple scène de deuil. La position des mains et de la tête de la Vierge, l’expression des personnages qui semble mêler l’étonnement à l’affliction, la douleur à la résignation, indique que la vie vient juste de quitter son corps, ou s’apprête à le faire de façon imminente. Tout nous ramène à ce corps (déjà ou bientôt) sans vie. Une femme vêtue de rouge se meurt et elle est visiblement aimée et admirée, ses compagnons l’assistent dans son dernier souffle. Rien de magique, rien de surnaturel. A peine si Le Caravage suggère un détail nous indiquant le contraire d’une scène banale : une très légère auréole en train de s’éteindre. Seul ce mince cercle nous rappelle que cette femme est bien la Vierge. On est face à la mort de la Vierge et cette représentation non conventionnelle offusque les religieux !

La composition s’organise autour de la Vierge, thème central du tableau. Dans une pièce close, la lumière se répand sur les yeux clos de la Vierge, sur son menton, sa bouche fermée et ses mains. Elle éclaire la nuque d’une pleureuse : Marie-Madeleine. Les Apôtres réunis autour de la Vierge sont peu identifiables : leurs visages sont presque tous perdus dans l’ombre ou cachés par leurs mains. Certes, ils sont représentés accablés et Marie-Madeleine pleurant dans ses mains mais bien loin de leurs habitudes de prières… Et contrairement aux œuvres traditionnelles, ni Dieu ni anges ne sont représentés ! Mais Le Caravage révèle la finesse de son art en dehors de toute iconographie classique : la masse compacte de l’assemblée, et les attitudes des personnages, conduisent notre regard vers le corps abandonné. Et si le peintre utilise les nuances d’ombre et de lumière pour modeler le relief des objets, des figures et des vêtements, il souligne surtout par ce procédé, la présence physique de la Vierge, frappée d’une clarté éblouissante.

Autre détail digne d’un scandale: la bassine au pied du lit. Elle contient du vinaigre qui servait à laver les corps et éviter les infections. Or, le corps de la Vierge est censé être pur ! Encore une offense de Caravage qui ne s’arrête pas là. En effet, traditionnellement, la Vierge est montrée sereine, les mains jointes lors de sa mort. Et Le Caravage nous donne ici une vision crue et réaliste de sa dépouille : Marie gît sur le lit, la tête renversée, le bras gauche pendant, les pieds enflés. De plus, le peintre aurait pris comme modèle le cadavre d’une prostituée retrouvée noyée dans le Tibre !

Le Caravage s’est en fait attaché à traduire la réalité des êtres et leurs émotions, sans se soucier des conventions liées à la représentation du sacré. Rien ne subsiste dans ce corps à l’abandon de la représentation respectueuse qui imprègne les tableaux de dévotions. Cette peinture, rejetée par l’Eglise, est alors remplacée par une œuvre de même sujet de Carlo Saraceni, qui répondait davantage aux exigences, et mise en vente. La Mort de la Vierge est immédiatement achetée par le duc de Mantoue, Vincenzo Gonzaga, conseillé par Rubens pour sa collection.

« La mort égalise toutes les conditions ». Claudien (Extrait de De raptu proserpinae)