Scandale !

9 avril 1917. New York. C’est le premier salon de la Society of Independent Artists qui permet que tout artiste expose, sans aucune sélection, moyennant un prix de six dollars. Il ne doit donc pas y avoir de refusé parmi les artistes simplement pour des raisons esthétiques. Pour tester ce principe, l’artiste Marcel Duchamp se rend chez un fournisseur de plomberie à New York et achète un urinoir ! Il soumet cette œuvre intitulée Fontaine, sous le pseudonyme de Richard Mutt, qui est refusé aux raisons que l’objet est « obscène, indécent, n’est pas une œuvre originale, n’est pas de l’art ». Duchamp ne révèle pas tout de suite qu’il en est l’auteur et ne pouvant exposer, il démissionne de la Society of Independent Artists.

Pourquoi un tel scandale pour une sculpture ? La Fontaine est un urinoir en porcelaine. Or si « l’appareil sanitaire » de Richard Mutt n’est pas exposé, c’est parce que certains prennent le prétexte que « sa place n’est pas dans une exposition d’art et ce n’est pas une œuvre d’art, selon quelque définition que ce soit ». Si l’artiste peut utiliser des objets manufacturés qu’il n’a pas créés de ses propres mains, qu’est-ce qui est de l’art ? L’art peut-il se réduire à un objet ? Mais d’autres membres de l’association défendent Richard Mutt du fait que « le droit d’admission a été payé », « une forme séduisante a été révélée, libérée de sa valeur d’usage », et « quelqu’un a accompli un geste esthétique ».

Ce scandale permet à Fontaine de devenir le plus célèbre de tous les ready-mades créés par Duchamp. Avec ses ready-mades, il remet en cause la notion d’artiste « créateur génial ». Duchamp ne crée pas ces œuvres, mais présente des objets utilitaires produits industriellement en leur accordant le statut d’œuvres d’art. Tous ses ready-mades formulent une question fondamentale : quelles sont les qualités et conditions requises pour qu’un objet puisse être défini comme œuvre d’art ?

Duchamp part de l’idée que tout objet peut être déclaré œuvre d’art. Ici, c’est d’abord le socle qui traite l’urinoir comme une sculpture et l’ôte de son contexte. L’inscription « R. Mutt  1917» caractérise l’objet comme une œuvre d’art, vu qu’il porte maintenant une signature. L’objet doit être présenté au public dans une exposition. Duchamp a reconnu qu’un objet est avant tout défini par son contexte et qu’il est perçu de manière différente lorsque son environnement change.

Mais le scandale de Fontaine ne s’arrête pas à l’année 1917 puisqu’elle fait parti de ses œuvres qui ont été vandalisées. Le 25 août 1993, au Carré d’art de Nîmes, Pierre Pinoncelli spécialiste des provocations et happenings en tout genre, urine dans la Fontaine de Duchamp, puis lui donne un violent coup de marteau. Il récidive le 4 janvier 2006, en s’en prenant, toujours au marteau, à l’urinoir figurant dans l’exposition « Dada » au Centre Pompidou, l’ébréchant légèrement. Pour sa défense, il plaide l’esprit Dada dont l’irrespect est une composante majeure. Pour lui, ce geste achève l’œuvre de Duchamp : à partir du moment où ce n’est pas l’œuvre qui importe mais l’acte, un tel acte envers une œuvre peut-il aussi être considéré comme une œuvre d’art ? A chaque fois, le vandale (selon les termes du tribunal) a été condamné à de la prison avec sursis et à payer des dommages et intérêts.

En 2004, Fontaine a été désignée comme l’œuvre la plus influente du XXe siècle par les artistes, galeristes, critiques et conservateurs de musées anglais.

« Un tableau, même abstrait, est de l’art dès qu’on accepte de le regarder comme un tableau, un ready-made est tout simplement de l’art » Marcel Duchamp