Oooooh ! Kiki…..

Une femme nue, assise de dos, la tête tournée vers la gauche, nous laisse entrevoir le profil de son visage. Ses hanches sont drapées d’une étoffe légère tandis qu’un turban orientalisant enveloppe ses cheveux. Ses bras sont totalement repliés vers l’avant de sorte qu’ils sont invisibles.

Cette femme n’est pas un modèle anonyme : il s’agit de la chanteuse et actrice Kiki de Montparnasse – de son vrai nom Alice Prin – qui était à cette époque, la muse et compagne du photographe Man Ray. Ils se rencontrent en 1921. Figure de Montparnasse, elle connait Soutine, a posé pour Utrillo, Modigliani, Foujita, Calder, et deviendra l’amie de Jean Cocteau, mais travailler pour un photographe l’inquiète un peu… Pour Kiki, la photographie enregistre seulement les apparences quand la peinture peut transformer et embellir le modèle. Man ray lui promet alors le contraire, «Je ne suis pas un photographe de la nature, mais un photographe de la fantaisie» et pour la convaincre de poser pour lui, il lui jure de l’idéaliser comme un peintre. Dès sa rencontre avec Kiki, ses formes sculpturales évoquent à Man Ray les figures d’Ingres. Et quant il la voit apparaître dévêtue devant lui pour poser, il pense tout de suite à La Source d’Ingres, dont pourtant le style très académique horrifiait ce surréaliste.

Œuvre de 1856, La Source connaît immédiatement un vif succès. Théophile Gautier y admire la « chaste » beauté physique du modèle… La référence de Man Ray à Ingres est constante dans son œuvre et Le Violon d’Ingres en 1924 évoque deux autres tableaux, Le Bain turc et La Baigneuses de Valpinçon : comme dans la photographie de Man Ray, les deux femmes peintes par Ingres sont représentées nues, de dos et portant un turban. La Baigneuse de Valpinçon est une femme prête pour sa toilette. Aucun élément ne vient cependant perturber sa pose immobile à la nonchalance rêveuse, aucun détail ne vient révéler son identité, son histoire, ses pensées.

Ce portrait d’un dos nu va fasciner Ingres jusqu’à la fin de sa vie et il devient la figure clef du Bain turc. Le peintre crée ainsi la toile la plus érotique de son œuvre avec cette scène de harem associant le motif du nu et le thème de l’orient. Des femmes nues sont assises dans des attitudes variées sur des sofas, dans un intérieur oriental s’organisant autour d’un bassin. Beaucoup de ces baigneuses justes sorties de l’eau s’étirent ou s’assoupissent. D’autres discutent, prennent du café. Au fond une femme danse, au premier plan une autre, vue de dos, joue de la musique avec un tchégour. Ingres a choisi un cadre circulaire, en tondo, qui s’accorde avec les courbes de sa peinture. Mais l’image s’attache surtout à l’évocation des sens : brûle-parfum, encensoir, musique, mets et caresses conduisent le regard de corps en corps en un tournoiement ininterrompu.

Cette photographie Le Violon d’Ingres de Man Ray fait référence à cette expression décrivant un passe-temps. Le père de Jean Auguste Dominique Ingres, musicien, avait communiqué le goût de la musique à son fils. Et à Toulouse, le futur peintre a joué durant deux ans dans l’orchestre du Capitole afin de payer ses études à l’école des Beaux-Arts. Il acceptait, du reste, les remarques sur sa peinture mais était très susceptible à propos de sa façon de jouer du violon !

Man Ray, a surimposé sur son épreuve photographique, au moyen d’un pochoir, deux ouïes sur le dos de son modèle, transformant ainsi son corps en violoncelle. Avec ses bras croisés si loin devant elle, le dos de Kiki ressemble à la table d’un violon et cette association est accentuée par les deux ouïes. Ainsi Kiki est désignée comme étant le « passe-temps » favori du photographe.

Cette photographie publiée en 1924 sur la page de garde de la revue Littérature d’André Breton et Philippe Soupault, est parmi les premières images qui ont apportées la preuve que le procédé photographique, apparemment lié au réalisme, est suffisamment souple pour réaliser des images surréalistes. En effet, la même photo sans les ouïes serait une simple reproduction mécanique du dos de Kiki, une photo comme une autre. Mais grâce à l’ajout de ce simple dessin, le photographe a magnifié son modèle.

« Tout peut être transformé, déformé, éliminé par la lumière. Sa souplesse est la même que celle du pinceau, exactement. » Man Ray