La Vérité.

Les plus anciennes représentations de la Vérité se rencontrent à la Renaissance. Sandro Botticelli peint en 1495 La Calomnie d’Apelle où la Vérité adopte les traits de Vénus, jeune femme nue, pointant le doigt vers le ciel. Botticelli a voulu montrer que la Vérité nue, détachée du désir, ne pouvait qu’être mise à mort. En 1603, Cesare Ripa édite son Iconologia, manuel de référence qui servira à plusieurs générations de poètes et d’artistes. Cette encyclopédie présente, par ordre alphabétique, des allégories reconnaissables à leurs attributs et à leurs couleurs symboliques : la Vérité y est représentée nue, tenant de la main droite un soleil (symbole de lumière) qu’elle regarde, de la main gauche un livre ouvert, avec une branche de palme et sous l’un de ses pieds le globe du monde.

Au 17e et 18e siècles, la Vérité est souvent associée au Temps (un vieil homme ailé) qui la dévoile et la sauve. Nicolas Poussin peint en 1641 un plafond pour le cardinal Richelieu, destiné au Grand Cabinet du Palais Cardinal : la Vérité est soustraite aux atteintes de l’Envie et de la Discorde et emportée dans les bras du Temps. Ce style de représentation de la Vérité connaît alors un grand succès à cette époque.

Sous la IIIe République, les allégories de la Vérité sont très appréciées au Salon. Par exemple, on retrouve dans l’œuvre de Paul Baudry un grand nombre de sujets allégoriques qui sont pour lui l’occasion de mettre en scène des figures féminines accompagnées de putti. Sur la margelle d’un puits sculpté, la Vérité élève du bout des doigts un miroir vers le soleil afin qu’il réfléchisse une vérité éclatante. Tout en respectant l’utilisation des attributs, Baudry a créé une figure réaliste  qui s’apparente davantage à une femme à sa toilette.

Au 19e siècle, la figure allégorique de la Vérité est utilisée par la presse et l’imagerie populaire à la faveur des crises comme la Commune de 1871, l’épisode Boulanger, le scandale de Panama et surtout l’affaire Dreyfus, comme ce dessin au fusain, anonyme, intitulé Zola, courage vérité ! Je viens à ton secours. La célèbre phrase d’Emile Zola qu’on associe souvent à « J’accuse… ! », mais qui lui est en fait antérieure – « La Vérité est en marche, et rien ne l’arrêtera » – , a contribué à réactualiser la valeur de cette figure de la Vérité au moment le plus vif de l’affaire Dreyfus quand l’écrivain s’est attaché à l’incarner et à lui donner vie : «Cette pauvre vérité, nue et frissonnante, huée par tous, que tous semblaient avoir intérêt à étrangler (…) a en elle une puissance qui emporte tous les obstacles, (…) le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle (…) », prévient le romancier, avant d’avertir : « Vous avez beau enterrer la vérité, elle chemine sous terre, elle repoussera un jour de partout, elle éclatera en végétations vengeresses. ».

Avec le dessin de presse, d’autres formes d’expression sont présentes dans l’Affaire : le peintre Edouard Debat-Ponsan s’engage dans le combat avec Nec Mergitur ou La Vérité sortant du puits, une autre peinture Zola aux outrages montre Zola en butte aux huées de la foule ; une figuration étrange évoque le procès de Rennes et fait planer, sur la salle des audiences, le fantôme du colonel Henry !

Et la Vérité est aussi un simple manifeste artistique. Selon le biographe de Jean-Léon Gérôme, Moreau-Vauthier, le tableau La Vérité sortant du puits n’aurait jamais quitté le peintre. L’œuvre était placée au-dessus de son lit : « La vérité, telle est la noble déesse que le maître a toujours vénérée, toujours suivie. Au-dessus de son lit un tableau la représentait, et son visage était tourné vers cette image quand on le trouva immobile et le bras levé, glacé par la mort, dans un geste suprême de respect et d’adieu… »

Ici, ce corps nu jaillit des profondeurs avec peu de bienséance. Le rapprochement entre la Vérité de Gérôme et l’affaire Dreyfus est aujourd’hui complètement écarté. Le peintre manifeste avec ce tableau ses convictions artistiques face à l’acceptation par ses contemporains de la peinture impressionniste. Gérôme s’est en effet opposé avec violence aux mouvements modernes de la fin du 19e siècle. Il se considérait comme l’ennemi personnel de tous les Impressionnistes. Lors de l’Exposition universelle de 1900, il arrêta d’un geste théâtral le président Emile Loubet qui se rendait dans la salle réservée à Claude Monet en disant : « Arrêtez Monsieur le Président, c’est ici le déshonneur de l’art français ! ».

« Je préfère une vérité nuisible à une erreur utile : la vérité guérit le mal qu’elle a pu causer. » Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832).