Café ou chocolat ?

XVIe siècle. Le chocolat constitue la première boisson exotique introduite en Europe, depuis le Mexique, par les conquistadors. Le chocolat chaud fait son entrée officielle en France en 1615, lors du mariage du roi Louis XIII avec l’Espagnole Anne d’Autriche. Et il semble que la pratique de boire du chocolat avec du lait chaud soit née en France. Une première maison offrant du chocolat à boire sera ouverte à Paris en 1671. A ce moment, le breuvage est davantage sucré qu’au siècle précédent et parfumé avec des clous de girofle, de la cannelle, des amandes, de la vanille, du musc et même de l’ambre ! Mais, du XVI siècle jusqu’au XIXe siècle, ce breuvage demeure accessible principalement aux nantis. Le chocolat ne deviendra véritablement abordable qu’au cours du XIXe siècle.

XVIIe siècle. Le café se répand en Europe. Certains pays, comme l’Angleterre, vont même connaître le café avant le chocolat. Produit au Yémen, le café, du mot arabe qahwa, va demeurer une denrée rare et dispendieuse pendant plus de deux siècles. Jusqu’au XIXe siècle, seul l’arabica est disponible. En France, le café aurait gagné la capitale parisienne en 1669 avec l’arrivée de l’ambassadeur du sultan turc. Louis XV en a été un fervent partisan. Dès les années 1670, un premier débit de café sera ouvert à Paris et ils se compteront par centaines à la fin du siècle. L’habitude de sucrer le café serait originaire de France et daterait du règne du roi soleil. Enfin, à partir de 1750, les Français pourront consommer du café provenant de leurs colonies des Antilles.

Le peintre François Boucher a peint durant une courte période de sa jeunesse quelques scènes inspirées de la vie quotidienne, dont Le Déjeuner. Un « déjeuner » au XIXe siècle, était la collation prise après « avoir jeûné », qui mettait fin au jeûne de la nuit. A cette époque, les déjeuners, sans être copieux, étaient suffisamment garnis pour permettre d’attendre l’heure du dîner, repas servi en principe vers quatorze heures. A ce rendez-vous intime, Boucher a convié quelques personnes de sa famille. La femme qui boit ressemble à Mme Boucher, l’autre femme pourrait être la sœur du peintre. Quant aux enfants, ils ont l’âge des enfants de Boucher, Jeanne-Elizabeth et Juste-Nathan.

Mais que sont-ils en train de déguster ? Les catalogues du XVIIIe siècle précisent que la famille est réunie autour d’une collation de café où l’enfant est un spectateur passif. Mais au XIXe siècle, peut-être en raison de la présence des enfants, le tableau devient La Tasse de chocolat. Dans les années 1990, on se pose la question : café ou chocolat ?

La verseuse que tient le maître de maison est munie d’un couvercle plein, d’un manche perpendiculaire et d’un col à bec verseur recourbé. Dans le cas d’un chocolat chaud, on aurait trouvé le moussoir, ce bâton qui permettait de lier le liquide épais. Précisons aussi que le chocolat était cuit et réalisé directement dans la chocolatière, alors que le café, proche de la technique de l’infusion, était préparé dans une casserole ou un pot puis filtré et transvasé dans une verseuse, comme celle que nous voyons sur le tableau. On peut donc supposer que les protagonistes du tableau s’apprêtent à partager un café.

Sans doute inspirée de la peinture hollandaise du XVIIe siècle, on voit dans cette scène de genre, la place prise par les boissons nouvelles. La bourgeoisie aime ces nouveautés culinaires, ces produits à la mode. Bien manger, c’était faire partie de la classe bourgeoise. Et avec cette peinture c’est l’intrusion de la vie privée et du quotidien en art. Le peintre se fait voyeur et s’immisce dans la vie privée de ses modèles.

« Le comptoir d’un café est le parlement du peuple » Honoré de Balzac.