L’enfant, la médecine et l’art.

XVIIIe siècle. Les transformations de la société dues aux débuts de l’industrialisation et à la diffusion plus large des connaissances vont inciter à poser de nouveaux regards sur l’enfance, regards dont les arts se font l’écho. La plus évidente de ces évolutions concerne le sentiment familial qui incite à commander des portraits réunissant parents et enfants tendrement enlacés.

Vers 1802. Jacques-Augustin Pajou réunit quatre générations de sa famille dans une scène intime de son Portrait de la famille de l’artiste. Son grand-père, dont le portrait est accroché au mur, son père, sa femme, lui et son fils forment le cercle heureux d’une famille. La mère s’amuse à surprendre son enfant en lui montrant son reflet dans un miroir que tient une jeune fille, tandis que son mari regarde avec affection son père et qu’une autre femme se penche vers l’enfant. La filiation s’efface devant une vision rousseauiste de l’enfance « naturellement » joueuse au sein d’un environnement bourgeois.

Cet intérêt pour l’enfant est également relayé par la médecine, qui entame sa lutte contre les maladies infantiles et promeut l’allaitement maternel. L’État, qui comprend la richesse que constituent les enfants, réglemente les mises en nourrice et encourage les aides aux mères. L’enfant acquiert un nouveau statut : il gagne en autonomie, ce que révèlent les portraits de plus en plus nombreux, dont il est le sujet.

Seconde moitié du XVIIIe siècle. Jacques Gautier-d’Agoty grave trois planches en couleurs dont le montage bout à bout représente deux femmes enceintes partiellement écorchées. Les lettres inscrites sur l’estampe renvoient à des légendes aujourd’hui disparues, tout comme le reste de l’album duquel ce tableau est vraisemblablement extrait. L’auteur décrit deux positions d’un fœtus arrivé à terme qui déterminent les conditions les plus courantes de l’accouchement. Sur la figure principale, la présentation du fœtus par le siège laisse augurer d’une délivrance difficile et d’un recours éventuel à la césarienne, décision que peut aussi encourager le risque d’étranglement par le cordon situé à proximité du crâne. L’autre cas, celui du fœtus positionné tête en bas, est le plus répandu et annonce généralement un accouchement par voie basse. En bas à gauche du panneau, un embryon flotte dans un verre : appelée « homuncule » (du latin homunculus, « petit homme »), cette image insolite correspond à ce que les médecins croient alors discerner au microscope lors de l’observation de la semence masculine.

Les gravures anatomiques, généralement réalisées d’après les dissections opérées par des chirurgiens et illustrant les progrès de la médecine, sont très recherchées au XVIIIe siècle en France. Ces œuvres répondent tout autant à la demande d’une large clientèle curieuse et avide de bizarre qu’à celle, plus élitiste, d’esthètes appréciant le traitement artistique et la grâce que le graveur confère au visage du principal modèle.

La forte mortalité en couches et la proportion importante d’enfants mourants à la naissance ont incité l’État à soutenir la proposition de Mme du Coudray, sage-femme, d’assurer la formation des accoucheuses des campagnes et des bourgs, là où les besoins étaient les plus grands. Comme cet enseignement s’adressait à des femmes souvent illettrées, elle a mis au point un matériel pédagogique qui faisait à la fois appel au toucher, avec un mannequin anatomique (comme le Mannequin viscéral de Stefan Zick, vers 1700), et à la vue, en recourant à des planches anatomiques. Vingt-cinq années de cours itinérants ont permis à plusieurs milliers de sages-femmes de recevoir une formation qui insistait avant tout sur la nécessaire prudence des manœuvres à effectuer et sur la manière de détecter les accouchements à risques.

C’est toute une société qui désormais se montre soucieuse de la survie des enfants. En 1874, Pierre Augustin Caron de Beaumarchais consacre une partie de ses droits du Mariage de Figaro à la création d’un institut de bienfaisance en faveur des femmes pauvres qui allaitent leur enfant. Cet effort est en quelque sorte l’acte de naissance d’une pédiatrie qui ne porte pas encore ce nom.

« La maternité est tellement supérieure à la paternité, que je voudrais être la mère et non le père de mes enfants. » Adolphe d’Houdetot (1799-1869) Dix épines pour une fleur (1853)