Bientôt vous ne pourrez plus contempler ce tableau !

1816. Port de Rochefort. La frégate La Méduse, mandatée par Louis XVIII, appareille vers le Sénégal, avec près de quatre cents personnes à son bord. Après un échouage au large des côtes de la Mauritanie, des officiers et quelques chanceux prennent place dans les chaloupes pour rejoindre le rivage. Les autres passagers s’entassent sur un radeau de fortune. Le plan d’évacuation prévoyait son remorquage par une chaloupe, mais très vite les occupants de cette dernière coupent les cordes et abandonnent le radeau. Après treize jours de dérive, seule une dizaine de marins survit après avoir affronté la peur, la faim et la mort autour d’eux.

1817. Deux survivants, l’ingénieur et géographe Alexandre Corréard, le chirurgien Henri Savigny racontent toute l’histoire dans un livre. Cet événement provoque le scandale ; le livre est interdit. L’opinion publique est indignée par le fait que le pouvoir laisse un capitaine inexpérimenté diriger le vaisseau, par l’acte d’abandon et enfin par les scènes d’anthropophagie qui ont eu lieu à bord du radeau. Le ministre de la Marine démissionne. Le commandant est condamné à trois ans de prison.

1818-1819. Fasciné par tant d’horreurs, le peintre Théodore Géricault estime qu’il a trouvé un sujet inédit et se met au travail. Il rencontre Corréard et Savigny pour avoir un récit plus détaillé. Il loue un atelier assez grand pour contenir la toile (35m2) et la maquette du radeau. D’un hôpital voisin, il se fait clandestinement livrer des cadavres pour peindre au plus près de la réalité. Géricault ne sort presque pas en dix mois, dormant et mangeant dans cette atmosphère fétide. L’atelier étant trop bas de plafond, l’artiste a travaillé sur le sol, en marchant sur la toile, manière inédite à cette époque. Et comme il ne supporte aucun bruit, Jamar, son seul élève, doit porter des pantoufles.

A quelques jours de l’exposition, il fait déplacer la toile et monter sur châssis. En découvrant que la composition est mal équilibrée, il ajoute le nu renversé en bas à droite, en faisant poser Jamar ; ce qui fait naître la rumeur selon laquelle les deux amis auraient été amants. Mais Géricault aime Alexandrine Caruel, l’épouse d’un de ses oncles, qui lui a donné un fils.

En tout cas, ce repentir renforce la construction pyramidale de la composition : les morts au premier plan, les agonisants au milieu, et les vivants au sommet. Elle va du désespoir et de la souffrance à l’espérance et au triomphe ; tous les degrés de la condition humaine et les plus grandes émotions. Pourtant, le cannibalisme des affamés n’a pas été retenu par l’artiste qui a opté pour un ingénieux mais artificiel équilibre où le tragique se mêle à l’espoir. Il a en effet décidé de représenter le moment où les rescapés aperçoivent au loin le bateau L’Argus. La place qui lui est dévolue dans le tableau est limitée à une tâche sur l’horizon !

Lors de sa présentation au Salon de 1819, Géricault reçoit beaucoup de compliments mais l’œuvre provoque le scandale en raison de son sujet polémique et de la représentation jugée trop réaliste et morbide des corps des naufragés. Le tableau a également été considéré comme une critique du gouvernement jugé incompétent. Louis XVIII déclarera à Géricault : « Vous avez fait un naufrage qui n’en est pas un pour vous. ». Le jury du Salon lui décerna la médaille d’or, mais personne n’acheta son tableau. Ce n’est que lors de la vente posthume du peintre en 1824, que le musée du Louvre achète le Radeau de la Méduse.

1939. Le tableau, trop haut, a heurté les fils du tramway, rompu les lignes électriques et plongé Versailles dans l’obscurité lors de sa mise à l’abri au château de Chambord afin d’échapper aux allemands.

Aujourd’hui. L’état de conservation du tableau est préoccupant, à cause de la technique employée par Géricault, la peinture à base d’oxyde de plomb et de bitume, qui opacifie et assombrit la couche picturale. Le noircissement du tableau semble ici irrémédiable, puisque le bitume a été utilisé comme pigment qui n’a jamais séché et s’est répandu dans les couches de la peinture. Le tableau est ainsi condamné à s’assombrir au fil du temps, accentuant les teintes de chair cadavérique. Pour cette raison, le Louvre a commandé en 1859 à Etienne Ronjat et Pierre Désiré Guillemet une copie grandeur nature, qui se trouve au musée de Picardie à Amiens.

« Etudier l’Italien, les maîtres italiens, respirer cette atmosphère physique et intellectuelle et produire en retour le mélodrame intitulé le Naufrage de la Méduse, c’était pour Géricault montrer surabondamment la pauvreté et la débilité de son intelligence artistique. » Gustave Moreau.