Comment privatiser une gare !

Paris. Janvier 1877. Claude Monet loue un appartement dans la rue de Moncey, tout près de la gare Saint-Lazare. Le peintre veut s’atteler à un sujet moderne et urbain. Et quels meilleurs symboles que ces voies ferrées et ces gares qui remodèlent Paris ! Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, le chemin de fer a apporté avec sa vitesse jusque-là inconnue une nouvelle perception ; en traversant le paysage, les objets aperçus donnent l’impression de se volatiliser et la nature semble se mettre en mouvement.

Les impressionnistes peignent ce qu’ils voient, rien que ce qu’ils voient et presque tout ce qu’ils voient ! Ces artistes vivent avec leur époque. Et qu’est-ce qui attire irrésistiblement les peintres dans les gares ? Certainement la locomotive et la vapeur : la locomotive, parce que c’est une machine de la civilisation qui avance, du mouvement ; la vapeur car elle a une « épaisseur » qui rend l’atmosphère quasiment palpable.

Un matin, Monet réveille son ami Pierre-Auguste Renoir et s’écrie « J’ai trouvé : la gare Saint-Lazare ! » Il met ses plus beaux habits et demande à être reçu par le Directeur des Chemins de fer de l’Ouest. « Je suis le peintre Claude Monet », annonce le jeune artiste encore inconnu. « J’ai décidé de peindre votre gare, poursuit-il comme s’il faisait au bâtiment un grand honneur. J’ai longtemps hésité entre la gare du Nord et la vôtre, ajoute-t-il malicieusement. Mais je crois que finalement la vôtre à plus de caractère. »

Monet obtient du Directeur l’autorisation officielle de dresser son chevalet à l’intérieur de la gare. Et tout ce qu’il voulut comme le raconta Renoir « On arrêta les trains, on évacua les quais, on bourra les locomotives de charbon pour leur faire cracher la fumée qui convenait à Monet. Celui-ci s’installa dans cette gare en tyran, y peignit au milieu du recueillement général pendant des journées entières, et finalement partit avec une bonne demi-douzaine de tableaux, salué bien bas par tout le personnel, directeur en tête. »

Au-delà de l’anecdote, Monet va saisir en une série de tableaux, l’activité fourmillante de la gare. Il ne décrit pas, il évoque, il fixe les « impressions » que lui inspirent les jeux multiples de lumière et de couleurs entre le soleil et la vapeur. Renoir a expliqué ce que Monet recherchait : « Un critique lui avait déclaré que la brume n’était pas un sujet de tableau. Pourquoi pas un combat de nègres dans un tunnel ? Cette incompréhension lui avait donné l’envie de peindre quelque chose d’encore plus brumeux. » Et quoi de plus brumeux que la vapeur ? « Les fumées des locomotives y sont tellement épaisses qu’on y distingue à peu près rien, expliqua Monet. C’est un enchantement, une véritable féerie ».

Dans la toile La Gare Saint-Lazare, alors que les figures apparaissent réduites à des silhouettes, le colosse noir de la locomotive fumant et crachant s’interpose dans la gare. Le soleil réchauffe les immeubles avec ses façades roses ou orangées. Mais Monet privilégie la gare avec sa structure métallique, les locomotives et la vapeur qui rend la vision irréelle, fantastique. Sur le sol, la lumière passant à travers la verrière fait comme un tapis multicolore. L’ensemble est vu à travers le filtre de la vapeur qui blanchit l’espace lumineux.

Comment traduire le temps qui s’accélère mieux qu’en montrant un train dont le gain de temps est précisément la fonction ? Ainsi toutes les vitesses s’imbriquent, celle du train entrant en gare, celle de la lumière sur le train, celle du pinceau de l’artiste – car comment rendre compte d’une course autrement que vite, à touches libérées ? En conservant ses coups de brosse. Le trait raconte la façon dont il a été posé : sa vivacité est intacte. Monet peint la dissolution, la lutte des formes contre la lumière.

La composition de La Gare Saint-Lazare à l’extérieur (le signal) est parfaite : le cercle noir pile au centre ; la structure triangulaire purement graphique (l’immeuble à gauche, la boule noire au milieu, le pilier noir à droite) ; les bâtiments de la gare, changés dans le lointain en étranges et féériques pyramides ; la lumière qui vient de nulle part ; le ciel halluciné, bleu, rose, jaune. Certaines zones aboutissent à une vision quasi abstraite. Et Monet représente l’un des emblèmes de la société industrielle alors en plein essor : une architecture de verre et de métal, l’une de ces « cathédrales de l’humanité nouvelle » fêtées par l’écrivain et critique d’art Théophile Gautier.

Lors de la troisième exposition impressionniste, Monet expose sept toiles de cette série et son ami Emile Zola écrira : « Monet a exposé cette année des intérieures de gare superbes. On y entend le grondement des trains qui s’engouffrent, on y voit des débordements de fumée qui roulent sous les vastes hangars. Là est aujourd’hui la peinture. »

Quelques années plus tard, son ami Emile Zola s’inspirera de l’atmosphère de cette série de tableaux de la gare Saint-Lazare pour écrire La Bête humaine.

« Ce que je ferai ici aura au moins le mérite de ne ressembler à personne, parce que ce sera l’impression de ce que j’aurai ressenti, moi tout seul », ainsi s’exprimait Claude Monet à propos de son travail.