En haut de la falaise.

À la frontière du Burkina-Faso et du Mali s’étendent à perte de vue, sur presque 200km, les falaises du Bandiagara, hautes de 400 à 700m. Depuis le XVe siècle, les Dogons du Mali s’y sont installés en se hissant au sommet des escarpements ; 289 villages se déploient sur 400 000 hectares. Situés bien au-dessus des plaines, ces villages dogons traditionnels étaient en bonne position en cas d’attaque, car ils pouvaient voir les ennemis arriver de loin. En effet, les gorges escarpées et le rocher friable rendaient difficile l’accès aux villages du plateau, et des grottes fournissaient des abris supplémentaires. Le choix de ce lieu est dû au fait qu’un jour les Dogons ont dû fuir la violence des envahisseurs arabes et portugais, et se réfugier sur la falaise. Grâce à la falaise de Bandiagara, aucun envahisseur n’a réussi à détruire le peuple dogon.

Les Dogons ont bâti leur village à l’image du ciel, en faisant référence à leurs fables. Au commencement du monde, Amma, dieu du Ciel, créa la Terre, une femme à laquelle il s’unit pour donner naissance à un chacal, et d’où naîtront les problèmes ultérieurs. Une nouvelle étreinte donna naissance à un couple de jumeau, appelés Nommo, des êtres parfaits qui restèrent au ciel. De ce fait le chiffre 2 est devenu très important dans leur culture. Chaque village est donc construit par paire, comme le ciel et la terre, et possède son double, son jumeau. Les maisons et les greniers suivent également cette organisation.

L’architecture dogon est spécifique. La plupart des villages sont accessibles uniquement par des chemins escarpés qui empruntent les failles du plateau. La case traditionnelle est organisée autour d’une cour, chaque femme ayant son grenier auquel le mari n’a pas accès : celui du mari sert à conserver le mil, celui des femmes sert à conserver les condiments et différents objets. Les greniers sont identifiables par leur toiture en seko (paille), celui du mari étant, bien sûr, le plus important.

Trônant dans chaque quartier du village, la grande maison de famille (guinna) est le domaine du patriarche, gardiens des autels des ancêtres, autorité morale et religieuse incontestée. Quant à la Togu Na, ou maison de la parole, c’est l’endroit où les hommes se réunissent pour discuter des affaires du village. Cette structure ouverte est dotée d’un toit extrêmement bas qui a une fonction bien précise : lorsqu’une conversation dérive en dispute, il est alors impossible de se lever d’un seul coup pour se battre. Cette « case à palabres » est restaurée chaque année, après la saison des pluies par les hommes du village qui consolident le socle et en ravivent les symboles et les couleurs. Et à l’écart des maisons d’habitations se remarquent des cases rondes où les femmes doivent s’isoler pendant leur période menstruelle, tandis que, ça et là, autels et sanctuaires totémiques portent la trace des libations de bouillie de mil ou du sang des sacrifices.

Sur les escarpements et les parois souvent difficilement accessibles des falaises, les Tellem, premiers habitants de la région, ont laissé de nombreuses constructions troglodytes. Celles-ci servent aujourd’hui de cimetière aux Dogons qui, à l’aide de cordes, hissent les corps des défunts jusqu’à leur dernière demeure, suspendue entre ciel et terre. Le culte des morts est un élément essentiel de leur religion. Au cours de la cérémonie de levées du deuil, les âmes des morts sont libérées et peuvent entreprendre leur route vers leur paradis. Des masques envahissent alors le village et pendant plusieurs jours, se succèdent chants et danses rituelles. Les ancêtres morts jouent un rôle fondamental : ils peuvent ou non intervenir parmi les vivants et de nombreuses cérémonies visent à se les concilier, par exemple pour favoriser les récoltes.

Mort et vie restent donc toujours intimement liés et chaque famille possède les statuettes de ses ancêtres qui accueillent leur force vitale nourrie grâce aux sacrifices offerts sur l’autel domestique. L’autorité des Anciens, bien vivants eux, est incontestable : le patriarche préside à de nombreuses cérémonies, conseille ceux qui viennent le voir,… Lorsqu’il s’absente, il est symboliquement remplacé par une grosse tortue.

Les dogons parlent plusieurs dialectes. Et il existe également une langue secrète, le sigi so, langue réservée à la société des masques. Cette société regroupe des hommes circoncis de tous âges ; ils exécutent des danses masquées lors de cérémonies importantes.

Depuis 1989, la falaise de Bandiagara est inscrite sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO.

« Les Dogons sont célèbres pour leurs masques géométriques et gigantesques, pour leurs greniers pointus accrochés à la pente escarpée d’une falaise. Et pour leur cosmogonie, l’une des plus riches, drôles, complexes et poétiques jamais inventées par des êtres humains. Il y est question de termitières-clitoris, de jumeaux fondateurs, d’un cheval incestueux, d’un septième génie, connaisseur parfait du verbe, d’un maître forgeron un peu maudit, d’un crochet à nuages, d’une fourmi très préoccupée de sexe, et de bien d’autres personnages. Dont le coton. » Érik Orsenna, Voyage aux pays du coton, 2006.