Dompter l’indomptable !

1977. Nouveau Mexique. Quemado. 400 poteaux en acier inoxydable de 6 mètres de haut sont installés dans le désert recouvrant un rectangle de un kilomètre carré. Pourtant, personne ne proteste. Pourquoi ?

Il s’agit en fait d’une œuvre, symbole du Land Art, créée par Walter de Maria. The Lightning Field (« Le Champ d’éclairs ») interroge entre autres les notions d’espace, de paysage, de sculpture et d’architecture. L’artiste aimait les éclairs au point de vouloir les cultiver : cette installation est destinée à attirer la foudre !

Walter de Maria affectionnait les grands espaces vides, qui ont inspirés aux Etats-Unis à la fin des années 1960 le Land Art, mouvement consistant à intervenir sur la nature. L’artiste a été l’un de ses représentants, après avoir été batteur ; il s’était produit dans le groupe de Lou Reed, The Primitives, et avec John Cale, avant la formation de Velvet Underground. Puis, il s’est fait connaître des galeristes. Refusant le cadre traditionnel de la galerie ou celui, institutionnel, du musée, il choisit avec d’autres artistes américains d’investir des espaces non artistiques : lieux publics, espaces naturels,… De Maria développe alors une œuvre à la dimension de la planète, provoquant ou utilisant les phénomènes de la nature en tant que signes esthétiques ; The Lightning Field est l’une de ses réalisations les plus spectaculaires.

La Dia Foundation produit à cette époque aux Etats-Unis des œuvres audacieuses. Andy Warhol est de ses protégés, ainsi que Robert Smithson, le créateur de la Spiral Jetty sur le Grand Lac Salé. Comme The Lightning Field, que la fondation commandera à De Maria, cette œuvre loin des musées s’expose à l’usure du temps et des éléments.

Après six années d’études et d’enquêtes avec un de ses amis météorologue, De Maria choisit au Nouveau Mexique ce site réputé pour ses orages fréquents. Les mâts des poteaux servent ainsi de paratonnerres permettant au spectateur de regarder ces jeux de lumière dans le ciel. Quand le temps est beau, l’installation intrigue. Mais lorsque la nuit tombe et que la foudre s’abat, attirée par les pics, elle fascine.

Conformément aux souhaits de l’artiste, il est possible de visiter l’œuvre six mois par an, en groupe de six personnes maximum (pour 250 dollars par personne), au terme d’un périple dans le désert. Le visiteur doit séjourner 24 heures afin de faire l’expérience du site. L’œuvre a été implantée à proximité de la Log Cabin, une cabane en rondins construite dans les années 1907 dans laquelle se trouve le minimum vital, ainsi qu’un descriptif précis de la construction de l’œuvre. Les chanceux peuvent alors être éblouis par le ballet de la foudre en étant pris au piège de ce dispositif monumental. Les coups d’éclairs imprévisibles donnent une vision unique et éphémère, renvoyant l’observateur à sa place dans l’univers. Mais impossible de savoir à l’avance si l’orage éclatera ou non : l’attente fait partie de l’expérience et la force de la performance est très variable. Sublimer l’indomptable, voilà ce à quoi aspirait Walter de Maria.

La Dia Foundation, gestionnaire de l’installation, s’occupe de restaurer cette œuvre quand il en est besoin. Elle l’a restaurée en 2013 pour 400 000 dollars.

« Toute activité artistique constitue une lutte contre le temps. Un geste contre la finitude et vers l’Eternité. » Walter de Maria (1935-2013)