Desperate housewives

1658-1662. Pays-Bas. Suivant les villes qu’il habite et les difficultés qu’il rencontre, Jan Steen a été tour à tour brasseur, aubergiste ou peintre. Il a donc eu tout loisir d’étudier les mœurs de ses contemporains. Il a excellé dans la représentation des divertissements et des désordres domestiques, avec un incomparable talent de conteur, un sens du détail, mais aussi une maîtrise de la lumière et des qualités d’exécution qui lui ont valu un grand succès de son vivant.

Son regard plein d’humour s’enchante des petits drames familiaux, des scènes banales de la vie quotidienne. Comme ce tableau, La Visite du docteur. Dans un riche intérieur bourgeois richement décoré, une jeune femme visiblement mal en point se tient la tête tandis qu’un médecin lui prend le pouls. Une domestique tient un flacon. Rien d’original semble-t-il. Mais quand on connaît la malice du peintre hollandais et son goût pour les énigmes, on peut y voir tout autre chose.

Deux tableaux accrochés aux murs reflètent l’opulence d’une demeure bourgeoise. L’un à gauche représente un couple amoureux, Vénus et son amant Adonis. Sur le mur de droite, Jan Steen s’est amusé à peindre un tableau dont il est propriétaire : Pekelharing (1628-1630) de Frans Hals, peintre du Siècle d’or hollandais.

Aux pieds de la malade, un petit garçon joue avec un arc et des flèches, les attributs de Cupidon. Le médecin regarde la servante d’un air entendu, complice et malicieux. Celle-ci, qui sait probablement tout, ne tarderait sans doute pas à faire ses révélations à ce « cardiologue ». Ils ne sont pas dupes que la maîtresse de maison est malade d’amour… Et le peintre a mis dans ce tableau des signes qui nous dirigent vers ce diagnostique.

De nombreux tableaux de Steen rapportent la même scène et montrent des médecins ressemblant à des charlatans, qui prennent le pouls et prescrivent des remèdes aux jeunes filles « hystériques ». Pourquoi donc ses « desperate housewives » hollandaises souffraient de chagrin d’amour ? On peut peut-être supposer que leurs maris navigateurs étaient fréquemment partis à l’autre bout du monde et elles devaient parfois céder au désir de prendre un amant,… qui lui-même partait à son tour !

En observant attentivement la jeune femme, on remarque son bas-ventre arrondi. La couleur ambrée du flacon laisse penser qu’on analyse son urine. Cette femme est enceinte. Autre détail intéressant : le chien, symbole de fidélité, toise la jeune femme d’un air réprobateur…

Ce sont là bien sûr des interprétations, mais la peinture hollandaise nous apprend souvent à chercher le sens du tableau. Aux Pays-Bas, pour désigner une famille où tout part à vau-l’eau, on parle d’un « ménage à la Jan Steen ». C’est tout dire. Bien souvent, les compositions de Steen s’inspirent de vieux proverbes néerlandais (Le Monde à l’envers. Comme chantent les vieux, gazouillent les jeunes. Ainsi gagné, ainsi dépensé.) et sont donc investies d’un substrat moralisateur ; ce tableau dénonce une relation extraconjugale.

« La différence de l’infidélité dans les deux sexes est si réelle, qu’une femme passionnée peut pardonner une infidélité, ce qui est impossible à un homme » Stendhal, De l‘amour (1822)