Combien pour ce tableau ?

1877. Londres. Galerie Grosvenor. James Abbott McNeill Whistler expose une série de toiles intitulée Nocturnes, en référence à la forme musicale évoquant une rêverie mélancolique. Nocturne en noir et or compte parmi ces paysages de nuit.

La toile est empreinte de calme, de sérénité et de mystère. Le temps semble comme en suspension. Cette distanciation qu’il opère vis à vis du réel se manifeste par la disparition du motif. Les contours sont flous, indistincts. Les feux d’artifices ne sont qu’une pluie d’étoiles. Les silhouettes elles-mêmes sont fantomatiques. Au-delà de l’effacement du motif, c’est l’effacement du sujet lui-même qui s’opère ici. Par son statisme, le paysage ne peut pas vraiment être lu comme le lieu d’une action. C’est une des caractéristiques du tableau de Whistler qui irritera le plus ses contemporains. Il était admis que le sujet faisait l’œuvre. Une toile sans sujet, passait pour une toile sans valeur. Certaines des Nocturnes ont parfois même été exposées dans le mauvais sens tout simplement parce que les contemporains ne voyaient pas ce qu’elles représentaient, voire même si elles représentaient quelque chose !

Alors, combien ce tableau ? Mais pourquoi le peintre a t-il du s’expliquer sur ce sujet ?

« J’ai déjà vu et entendu bien des exemples d’impertinence, mais jamais je ne me serais attendu à voir un personnage demander deux cents guinées pour jeter un pot de peinture à la figure du public«  écrit John Ruskin dans Fors Clavigera à propos de Nocturne en noir et or.

Whistler réagit et attaque Ruskin en diffamation. Pendant le procès, lorsque les juges lui demandent ce qu’il a cherché à représenter, le peintre répond qu’il a tout simplement voulu reproduire un clair de lune. N’importe quel clair de lune. En représentant son temps à travers un paysage moderne et en pleine mutation Whistler rend compte de l’éphémère et du fugitif, d’une époque. Mais en tirant sa représentation vers le général, en réduisant chaque élément à des signes, il l’éternise. Whistler, fidèle à la théorie esthétique de Théophile Gautier de « l’art pour l’art », estimait qu’une œuvre d’art n’existait que pour elle-même, dégagée de toute association extérieures et que sa réussite ou son échec ne pouvait être prononcé qu’en fonction de ses intentions esthétiques.

D’autant que l’effacement du motif est tributaire de la technique choisie par Whistler. Sa peinture, extrêmement liquide, est appliquée en couches très fines et la texture de la toile apparaît en filigrane. Or c’était là encore un motif de rejet pour les contemporains : cette toile serait non seulement sans sujet, sans véritable forme, sans véritable sens, mais elle serait également mal faite, inachevée. Alors qu’en réalité les Nocturnes sont difficiles à réaliser ; l’aquarelle est une technique complexes à maîtriser n’autorisant pas la retouche, et donc l’erreur. Et Whistler s’inspire de l’aquarelle et s’impose de réaliser ses toiles avec le minimum de coups de pinceau. Il passe énormément de temps à penser ses œuvres, elles ne sont pas le résultat impulsif d’une impression mais bien l’accomplissement muri d’une réflexion.

Au cours des débats, le juge s’est également intéressé aux prix demandés par l’artiste. Et quand le juge lui demande combien il a mis de temps à peindre sa toile, il jette dédaigneusement : « Une ou deux séances », et sur les oh ! qui s’élèvent, il ajoute : « Oui, je n’ai mis à peindre qu’une ou deux matinées, mais la toile a été peinte avec l’expérience de toute ma vie. »

Whistler gagne son procès contre Ruskin, mais n’obtient qu’un farthing symbolique (soit le quart d’un ancien penny !) de dommages et intérêts. En 1879, il est acculé à la faillite et part pour Venise.

« Ce que le tableau représente ? Cela dépend de celui qui le regarde. » James Abbott McNeill Whistler (1834-1903)