Regarde où tu marches !

1990. Allemagne. Le pays est réunifié depuis un an et la chute du mur a entraîné une prise de conscience plus intense des événements passés. L’ensemble des 66 communautés juives d’Allemagne et de la RDA sont alors invitées à mettre à disposition les noms de leurs cimetières ayant disparu depuis la Seconde Guerre mondiale soient 2 146 noms.

De tout temps l’espace urbain a été un lieu de création pour l’artiste. Les monuments ont depuis toujours (ou presque) fait parti du décor architectural de nos villes. Comme tout art il évolue mais constitue toujours une part de la création artistique actuelle.

Jochen Gerz, artiste berlinois et professeur à l’école des beaux-arts, a réalisé depuis les années 60 de nombreuses performances, des installations, des œuvres photographiques associant le texte à l’image. Il interroge les rapports existant entre le langage, la mémoire et la culture. Très tôt, son travail s’est impliqué dans l’espace public.

Avril 1990. Sarrebruck. Une dizaine d’étudiants de l’école d’art se regroupent autour de Jochen Gerz sur la Schlossplatz pour créer, en signe de protestation contre le racisme, la « place du mémorial invisible ». L’artiste a choisit ce lieu pour sa signification : la longue allée qui traverse la place centrale de Sarrebruck et mène au château, siège actuel du Parlement de la Sarre, est l’ancien quartier général de la Gestapo. Cette allée compte 8000 pavés.

Mais cette œuvre n’est pas une commande et elle commence dans l’illégalité : clandestinement, la nuit, l’artiste et ses étudiants entreprennent de desceller progressivement les pavés de la place du château ! Et pour ne pas attirer l’attention, à chaque fois, ils remplacent provisoirement le pavé par un autre, neutre, le temps de graver sur l’original le nom d’un cimetière juif d’Allemagne disparu ainsi que la date de cette inscription. Une fois modifié et photographié, le pavé est replacé, face gravée contre terre. Il est donc impossible de savoir si l’on marche ou non sur une pierre gravée.

Il ne s’agit pas d’une œuvre comme les autres puisqu’elle est invisible, cachée : on la connaît parce qu’on nous l’a raconté. Le spectateur marche sur l’œuvre et peut alors s’interroger sur ce qui se cache sous ses pieds. Jochen Gerz détourne ici l’intention commémorative initiale et le caractère habituellement démonstratif du monument. Il crée une œuvre discrète et forte dont le sens et la forme évoquent le silence de la population locale face aux déportations. Il a imaginé une nouvelle forme de commémoration qui symbolise l’enfouissement de souvenir de ces événements dans nos mémoires.

Cette action va s’étendre sur plusieurs années. Et l’aventure va finir par s’ébruiter et devenir une affaire publique. Le Parlement de la Sarre, touché par ce projet, considéré au départ comme un acte de vandalisme, décide de l’officialiser. En mars 1993, une exposition photographique retrace toutes les étapes de la réalisation du projet. Le 23 mai l’œuvre est officiellement inaugurée en présence de la communauté juive d’Allemagne et des représentants politiques. La place est alors rebaptisée « Place du Monument invisible » et deux plaques sont posées afin que, comme les disparus, le travail de Jochen Gerz et ses élèves ne soit pas oublié, seuls indices visibles d’un lieu qu’on arpente sans repère.

« Les lieux de mémoire sont les hommes, pas les monuments. » Jochen Gerz